INTERVIEWS

Les auteurs parlent de leurs livres, les critiques... de critique mais aussi d'écrivains aimés ou de questions esthétiques. 

La parole aux acteurs de la vie littéraire.

 

«Que serait une poésie capitaliste?»

L’Islandais Andri Snær Magnason, candidat à l’élection présidentielle en juin dernier, est l’auteur d’une œuvre où engagement rime avec poésie et fantaisie. Entretien avant sa venue en Suisse.

Vos nouvelles sont très variées dans leur ton, leur style et leurs sujets, avec une rare adéquation entre fond et forme – au point que le lecteur a parfois l'impression de lire plusieurs auteurs différents. Est-ce une volonté délibérée d'explorer divers univers? Est-ce lié aux contraintes posées par les concours d'écriture auxquels vous avez souvent participé?

J'écris parce que je m'intéresse au genre humain. Je trouve un personnage, lui donne un nom, une voix, un langage, et je le laisse me mener par le bout du nez dans ce qu'il veut me dire. Ma plume est à son service comme à ses sévices, il en fait ce qu'il veut. Je n'ai jamais d'histoire prédéterminée, c'est véritablement le caractère du personnage qui construit le récit. Pour la nouvelle « Alphonse » , par exemple, je me suis levée un matin avec cette phrase en tête: « Alphonse n'a pas d'avenir, il est laid et méchant. » J'ai commencé à écrire et, en laissant le personnage évoluer sans aucunes contraintes, je me suis rendu compte que j'avais un joli tueur entre les mains. L'adéquation entre le fond et la forme se fait naturellement lorsque le personnage est aux commandes, c'est véritablement sa voix, la voix que je lui donne, qui résonne dans ma tête: la narration qui en découle est donc forcément particulière à ce personnage. Je retravaille très peu mes textes, certaines nouvelles que vous avez lues sont des premiers jets (ce qui a le don d'agacer mes éditeurs...), car je tente de travestir le moins possible la voix du personnage.

Concernant les concours d'écriture, le thème est imposé mais je procède de la même manière. J'essaie de trouver un angle original, de pousser le thème à ses limites et d'en tirer un sens poétique. Pour le concours Montblanc-Fémina, dont le thème était « une femme d'ambition », j'ai mis en scène une prostituée. Quand on a eu la chance de grandir et de vivre dans le quartier des Pâquis, à Genève, on a toute une palette de personnages et de vies atypiques à disposition. Je m'inspire beaucoup de la rue et de ce que j'y vois, de ce que j'y vis.

 

Avez-vous des modèles à l'esprit lorsque vous écrivez?

Non, le modèle enferme là où l'écriture devrait être une liberté. Il y a milles auteurs que j'aime: Camus, Sade, R.M. Rilke. Mais je ne les ai jamais en tête quand j'écris. Parfois je retrouve mes tics d'écriture chez d'autres, certaines constructions de phrase, inversion ou liberté de ponctuation, comme chez Claire Castillon par exemple. C'est amusant autant qu'agaçant. Depuis un an, j'ai la chance de travailler avec Zedrus, chanteur genevois dont je suis la manager. C'est un auteur de génie qui m'a fait l'amitié d'écrire ma préface. Ce genre de rencontre nourrit ma plume. La liberté qu'il s'accorde pour toute chose, liberté de ton, de vie, de pensée et de création, est le seul exemple que je veux suivre.

 

Où se situe votre voix à vous, la plus personnelle parmi la diversité de tons et de styles que vous approchez?

Dans ce recueil, je ne me suis réappropriée ma voix qu'au moment des remerciements. Mais certains textes me sont plus proches, comme les « Brèves » , « Mamasac » et « Triste Cire » . J'aime pouvoir être à la limite – limite de la folie, limite de la mort, limite de la réalité. Explorer les frontières, y mettre le pied, l'œil, y voler des moments de grâce, et refermer la porte. Pour moi, l'imagination n'est pas un outil, c'est un mode de vie. Je ne m'accommode pas de la réalité, je la décortique sans cesse pour en trouver les failles. Déconstruire le réel est une philosophie de vie, et c'est dans cette déconstruction que se trouve ma voix.

 

Côté Rue est aussi une déclaration d'amour à Genève, au quartier des Pâquis particulièrement. En quoi vous inspire-t-il?

Quand j'étais petite, les Pâquis étaient un immense terrain de jeux que j'ai exploré sous toutes les coutures avec mes amis. C'était un quartier familial, où les enfants pouvaient jouer dans la rue sans danger et sans se faire embêter par qui que ce soit. Il y avait toujours une fenêtre ouverte, un parent compatissant qui jetait un œil sur les enfants des autres, persuadé qu'un autre parent faisait la même chose avec sa progéniture. C'était donc un espace de liberté incroyable. J'avais la chance d'être entourée de casse coups pour qui partir à l'aventure était une règle de vie. J'ai donc toujours vu les Pâquis comme le prolongement de mon imagination, le terreau de mes aventures. En grandissant, je me suis rendu compte de la réalité de mon quartier, de ses fêlures, de ses âmes blessées, de ses oubliés dont j'avais fait mes héros d'enfant. J'ai une tendresse particulière pour les êtres cabossés, les bossus qui se tiennent pourtant droit, les éclopés qui ont le caniveau chevillé au corps, les prostituées et les sparadraps en latex qu'elles mettent sur leur propres genoux écorchés. Les Pâquis sont ma cour des miracles à moi, j'en suis amoureuse.

 

Vous explorez avec sensibilité ces failles, les dérapages, les marges. Qu'est-ce qui vous touche dans ces thématiques?

Elles sont humaines tout simplement. L'incursion du tragique dans toute vie est une chose contre laquelle personne ne peut lutter. Après, on se relève comme on peut, mais on en garde toujours les traces. Au cinéma comme dans les romans, j'ai toujours préféré les méchants aux gentils, les boiteux aux coureurs de fond, et dans la réalité c'est pareil. Le golden boy à qui tout réussit n'a pas besoin de moi pour se trouver beau, alors que la pute qui se casse un talon sous mes yeux saura qu'elle vient de me faire vivre un moment d'une grâce intense; et si elle ponctue son accident de jurons odieux, on touchera au sublime. Mon ami photographe Jan Turnbull, qui a fait la couverture de Côté Rue, porte ce genre de regard sur le monde. Il est capable de rendre beau quiconque se pose devant son objectif, de mettre en valeur les fêlures. La beauté et la perfection ennuient, le rugueux est bien plus captivant.

 

Dans le « Manifeste d'une femme du "XXIe siècle" vous revendiquez le droit d'être différente. Ressentez-vous fortement les pressions sociales?

J'étais plus jeune quand j'ai écris le manifeste, et c'était en effet un cri du cœur. Maladroit mais vrai. C'était une période de ma vie où on me demandait beaucoup de choses, où on s'inquiétait beaucoup pour moi, parce que le chemin que j'empruntais à l'époque était assez incertain. Maintenant, à presque trente ans, j'en rigole déjà. Je ne ressens plus les pressions sociales, je suis différente comme tout être humain. Belle sans être parfaite, intelligente sans avoir fait d'études, pleine de défauts, pleine de qualités, juste un être humain – je vous conseille d'ailleurs d'écouter le titre de Zedrus « Etre humain » , un modèle du genre. Une lectrice m'a dit qu'elle avait mis le manifeste sur son frigo et qu'elle et sa fille y rajoutaient régulièrement des revendications et que ça leur faisait un bien fou. Pouvoir prendre de la distance vis-à-vis du regard social est important.

 

A la fin du recueil, vous remerciez notamment Nath, qui vous apprend à «être punk un peu plus chaque jour». Que signifie être punk pour vous?

Un ami nous a présentées l'année dernière en organisant un dîner de punks, comprenez un dîner de dépressifs au fond du gouffre qui sauraient célébrer la noirceur de la vie. Mon ami a été déçu, on a rigolé comme des folles. Nath et moi, c'est une très belle rencontre, et depuis une très belle amitié. Le mot punk est resté. Mais nous avons transformé son interprétation. Etre punk c'est donner son avis dans une société qui vous dit « chut » en permanence. C'est l'ouvrir à tout propos en prenant conscience que sa voix a de l'importance. Punk dans ma bouche ou sous ma plume n'a pas de notion de « no future » , c'est l'idée de l'affranchi, oser prendre conscience de sa liberté. Et célébrer la vie malgré sa noirceur. La punk en talent aiguille, une contradiction de plus...

 

Certaines de vos nouvelles ont paru sur cousumouche.ch. Une manière d'être lue ou un acte «militant» en faveur de la culture libre sur internet?

Une manière d'être lue. Je ne milite pour rien, ou du moins pour rien d'important, mais je suis pour une certaine forme de culture libre sur internet. Malheureusement, la culture libre est aussi un moyen de tuer un peu plus les artistes, les auteurs, compositeurs et autres acteurs de la culture. C'est dire aux artistes qu'ils sont au service de la société, que leur talent doit être accessible à tous, à tout moment et pour rien. La culture libre sur internet permet de nous faire connaître et rend nos œuvres accessibles au plus grand nombre; mais il ne faut pas que cela empêche le lecteur, l'auditeur, ou le spectateur de se rendre compte que la véritable culture se trouve hors de chez lui, et que la démarche de sortir pour aller au spectacle ou acheter un disque ou un livre est aussi un acte militant.

 

Vous avez déjà reçu une certaine reconnaissance: plusieurs de vos textes ont été primés lors de concours d'écriture. Que représente pour vous la publication de ce recueil?

J'ai eu beaucoup de plaisir ces deux dernières années à participer à ces concours. Cela permet de sortir de ses propres schémas d'écriture lorsqu'un tiers vous impose des règles. On ne peut pas vraiment parler de reconnaissance: la presse a très peu parlé de ces événements, et si ma mère n'avait pas battu le pavé pour annoncer le « triomphe » de sa fille (ahhh les mamans...), cela aurait passé totalement inaperçu. Mais en filigrane, ces deux dernières années, il y avait ce recueil qui me tenait les tripes en haleine. La nouvelle est un art mineur en Europe, elle est un petit détour avant autre chose, une pause que s'accordent les écrivains las de batailler avec les 200 pages de leur prochain roman, alors qu'elle est un art à part entière dans les pays anglo-saxons. Pourtant le public est friand de ces histoires courtes. Pour ma part, c'est une première publication dont je suis contente. Et ce ne sera pas mon dernier recueil.

 

Votre écriture précise, vos récits structurés qui possèdent tous une chute, conviennent parfaitement à la forme de la nouvelle. Pensez-vous au roman?

J'en suis au chapitre huit.

 

Paule Mangeat, Côté Rue, Ed. Cousumouche, 2007.

http://www.culturactif.ch/livredumois/dec07mangeat.htm

Dans L'Accordeur de piano, vous développez en parallèle une quête et une enquête, comme dans Train de nuit pour Lisbonne: vous créez une tension de thriller tout en abordant des questions qui touchent à l'essence des relations et de la nature humaines.

Dans les deux romans il y a un peu d' action et un peu de suspense , mais s'ils sont prenants, c'est surtout parce que le lecteur veut comprendre ce qui c'est passé. A mon avis l'essence de toute littérature, c'est augmenter notre capacité de comprendre ce que c'est que mener une vie humaine.

 

«Etait-il possible que le meilleur chemin pour s'assurer de soi-même passât par la connaissance et la compréhension d'un autre?» se demande Gregorius dans Train de nuit pour Lisbonne, où il plonge en lui-même en enquêtant sur la vie d'un écrivain. Cette idée est poussée plus loin dans L'Accordeur de piano : c'est l'alternance des carnets des jumeaux Patrice et Patricia qui éclaire leur identité et l'histoire familiale, ainsi que les raisons du meurtre du ténor. Quel rôle et quelle importance a pour vous cet aspect dialogique?

Deux raisons ont motivé mon choix de parler en deux voix. Premièrement, c'est une possibilité de décrire le phénomène de l'intimité – les projections, les malentendus, la réciprocité des émotions. Ce n'est pas possible si vous n'avez pas deux perspectives équivalentes. Deuxièmement, entendre les deux voix donne au lecteur l'impression correcte et épistémologiquement importante que, dans les problématiques humaines, la vérité elle-même possède une nature perspectiviste.

 

Choisir pour narrateurs des jumeaux était-il lié à une envie d'approfondir cette question de l'identité et de l'autre comme miroir?

Oui. De plus, il y a ce lien émotionnel entre des jumeaux, cette proximité particulière qui est le cadre juste pour le sujet du roman.

 

De quelle façon ces questions sont-elles liées au langage? Patrice et Patricia, mais aussi leurs parents (le père par la musique, la mère en n'achevant pas ses phrases) illustrent différentes manières de s'exprimer, de se lier à l'autre ou de s'en distinguer… Le langage est ici aussi perçu comme un élément qui sépare, libère: les jumeaux désirent une communauté tenue à distance des paroles qui «auraient pu mettre cette intimité en question», mais cette fusion muette s'avère une prison. «Saisir dans des mots des expériences qui sont là, immuables, c'est s'exercer à marquer des frontières», écrit Patricia.

Dans un sens, le roman est justement un livre sur la nature ambivalente du langage: partager et séparer. Et sur les deux facettes de l'intimité: gagner et perdre sa liberté. De plus, j'aborde le sujet général de ce qui se passe quand on trouve les mots justes pour décrire ses expériences: on cesse d'être seulement la victime de ces expériences, on peut trouver une distance intérieure libératrice vis-à-vis d'elles et, par la suite, devenir le créateur de sa vie intérieure. Parce que les mots changent les expériences, elles deviennent plus riches et plus subtiles.

L'effet libérateur des mots est quelque chose de très important dans ma vie: sans les mots j'aurais l'impression d'étouffer.

 

«Je peux sentir la pluie sur ta peau», a dit un jour Patrice à sa sœur. Il s'approprie la langue du corps des autres, dans une «virtuosité d'empathie» qui est, selon Patricia, l'«obsession de ne pas devenir [lui]-même». Peut-on comparer cette attitude au travail du romancier?

Oui, absolument. L'empathie est la capacité primordiale du romancier. Il faut devenir les personnages qu'on invente. Mais le motif n'est pas celui attribué ici à Patrice: éviter sa propre identité. C'est tout le contraire: inventer un personnage de fiction est un pas vers la connaissance de soi-même.

 

Vous avez déclaré qu'un certain rythme rend possible d'aborder ou non certains sujets; le ton prime. Quelle est la musique qui a généré le roman?

La musique de la langue française et celle de Chopin et Rachmaninov.

 

L'art – musique, cinéma, écriture – joue ici un rôle à la fois négatif (revanche d'une enfance humiliée) et positif (trouver son langage, construire son identité). Il exprime la vérité intime des personnages, et leurs liens à l'art vous permettent de leur donner une véritable épaisseur psychologique…

La littérature, le film et la musique me donnent une expérience particulièrement intense du présent – l'expérience d'être vivant dans un sens fort.

 

Pascal Mercier est un pseudonyme: vous avez deux identités et pratiquez deux genre d'écriture… Comment s'articulent pour vous la philosophie et l'imagination romanesque?

La philosophie – c'est mettre en scène des idées. Le roman – c'est mettre en scène des personnages. Le premier projet exige l'intelligence analytique, le second demande la confiance en la logique inconsciente de l'imagination.

L'analyse philosophique (celle qui m'intéresse) est toujours un commentaire abstrait sur les expériences profondes d'une vie humaine. Il y a donc une alternance entre la précision phénoménologique et la transparence conceptuelle. Alors que pour un romancier, le regard analytique n'éloigne pas du rêve, il est plutôt part du rêve narratif.

 

Vos deux personnages s'expriment, à la fin de leurs carnets, sur l'expérience de l'écriture. Patrice écrit: «Il me semble que les mots, dans ces cahiers, ont servi d'emblée un autre but que la lecture. Ecrire tout cela m'a rendu le présent que j'avais perdu depuis longtemps. Mais maintenant il est différent d'autrefois: c'est un présent pour moi tout seul.» Quant à Patricia: «Ce qu'on a une fois saisi dans des mots, peut-on continuer à le vivre comme avant? Ou bien le silencieux travail des mots est-il la manière la plus efficace de changer la vie – plus efficace que la plus bruyante des explosions?» Qu'en est-il pour vous?

Commencer à écrire des romans, c'était comme repartir à neuf dans ma vie. Cela m'a donné une liberté intérieure et une clarté d'émotions qui ont profondément changé mon existence – dans la direction du bonheur.

 

Pascal Mercier, L'Accordeur de piano, Ed. Libella Maren Sell, 2008.

Sur ce livre, voir aussi la rubrique "Critiques". Pascal Mercier figure aussi dans les "Portraits".

http://www.culturactif.ch/livredumois/sept08mercier.htm

Un Prix littéraire international, des bourses d'écriture et aides financières pour des manifestations liées à la littérature, une Maison de l'écriture qui accueillera des auteurs en résidence à Montricher, dans le Jura vaudois: tels sont les trois axes que soutiendra la Fondation Jan Michalski pour l'écriture et la littérature, lancée en automne dernier par Vera Michalski et encore en cours d'élaboration.