INTERVIEW L'écrivain italien Stefano Benni sera à Genève mardi et mercredi, à l'occasion de l'adaptation scénique des nouvelles oniriques et ironiques du «Bar sous la mer» au Théâtre du Loup.

 

Auteur de romans et de nouvelles, de poèmes et de pièces de théâtre, traduit dans une trentaine de pays, parolier de chansons, chroniqueur dans des quotidiens de la Péninsule et dans Libération, acteur et même réalisateur – il a coréalisé un long métrage avec Dario Fo il y a quelques années –, Stefano Benni donne le tournis! Considéré comme l'un des plus grands écrivains italiens contemporains, il sera à Genève la semaine prochaine à l'invitation des Bibliothèques municipales et du Théâtre du Loup: le lieu programme dès ce soir Le Bar sous la mer, adaptation de certaines des nouvelles du recueil éponyme de Stefano Benni par Eric Jeanmonod, qui signe également la mise en scène. Le spectacle promet d'être onirique et truculent, fantastique et poétique.

Le recueil, en effet, est une succession d'histoires portées par une imagination décomplexée et une langue inventive, racontées par les clients... d'un bar sous la mer – du marin au chien noir, en passant par la puce de ce dernier. Dans ce lieu clos, antre merveilleux et matrice à histoires, chaque nouvelle se révèle un pastiche subtil, écrite dans un genre littéraire différent. Au final, tous ces récits n'en font qu'un, dit par plusieurs voix, métaphore d'un monde divers, complexe et polyphonique. Ce riche univers a inspiré plusieurs metteurs en scène: premier texte de Benni adapté pour la scène il y a vingt ans, à Gênes, Le Bar sous la mer a depuis été joué une dizaine de fois, en Italie et à l'étranger.

Sous leurs allures follement imaginatives et leurs réjouissants jeux avec la langue, les textes de l'écrivain né en 1947 s'avèrent d'efficaces critiques sociales et politiques. La satire selon Benni passe par la création d'univers fabuleux souvent assombris par les dérives du monde du spectacle ou la destruction de la nature (comme dans Héliante ou Baol). Les intrigues de plusieurs de ses romans laissent ainsi entrevoir les errements des sociétés actuelles, tandis que certains dictateurs ou présentateurs télé évoquent des personnages de la politique italienne (le pays d'Héliante s'appelle même Tristalia). Parfois proche d'un Orwell dans ses visions du futur, Benni n'est cependant pas apocalyptique: il y a une dimension enfantine assumée dans sa fantaisie débridée – ses héros sont souvent des enfants, des diables ou des parias –, dans sa façon de jouer avec les mots, dans son humour aussi. Sa venue à Genève était l'occasion de lui poser quelques questions... par e-mail.

 

Le Bar sous la mer est une sorte de rêve qui parle du «vrai monde», et tend un miroir grossissant de nos vies. L'humour et la satire permettent-ils de mieux exprimer l'esprit du temps, d'un pays, d'un personnage?

Stefano Benni: Je pense que l'esprit d'un pays ou d'un siècle se retrouve davantage dans un livre plein d'imagination que dans une chronique historique. Les exemples abondent, de Dante à Rabelais, de Don Quichotte à Martin Hierro, de Faust à Moby Dick...

L'humour et la satire sont des armes qui servent à ouvrir de nouvelles portes. Elles ne tuent pas, mais montrent de nouvelles possibilités de vie. Cependant, la satire est seulement l'une des multiples tonalités d'écriture que je pratique et apprécie. Le Bar sous la mer est un hommage à la variété des écritures ironiques et à la complexité de l'imagination. Ceci à une époque où il est demandé aux écrivains d'être «faciles».

 

Jeux de mots, pastiches, néologismes: vous prêtez une grande attention à l'écriture. En quoi la langue, ou plutôt les langues italiennes, ont-elles influencé votre style?

– Mon père venait d'Italie du nord, ma mère du Sud, j'ai vécu en Sardaigne, je parle trois dialectes, j'ai étudié le grec ancien et le latin. Comment pourrais-je ne pas aimer et profiter de la variété des langues que j'ai entendues et apprises?

 

Vous parlez également français. Quels liens entretenez-vous avec vos traducteurs?

– Nous sommes proches. Avec Margherite Puzzoli, nous travaillons souvent ensemble page par page. J'ai moins vu Alain Sarrabayrouse, mais nous nous sommes fréquentés en dehors du travail. C'est ainsi avec la plupart de mes traducteurs. Si l'un d'eux ne désire pas me connaître et préfère rester lointain, le résultat n'est en général pas très bon.

 

Que pensez-vous de l'Italie d'aujourd'hui? Quel rôle peut y jouer la littérature?

– La télévision italienne est en train de perdre des millions de spectateurs, tandis que les livres maintiennent leur lectorat. C'est une bataille difficile mais elle n'est pas perdue, et se poursuivra encore pendant des années. La littérature est le pain et l'eau nécessaires à toute culture, même à la plus «vidéocratique».

 

Vous êtes un homme de gauche; que pensez-vous de l'évolution du monde? Comment ces nouvelles réalités se reflètent-elles dans votre écriture?

– Je suis peut-être moins comique et plus complexe; j'ai perdu un peu en fantaisie mais je suis devenu plus profond. C'est du moins ce que disent mes lecteurs, les seuls qui comptent, et qui me font durer depuis trente ans.

 

Le spectacle. Le Bar sous la mer d'après Stefano Benni, mise en scène, adaptation et décor Eric Jeanmonod. Du 24 avril au 12 mai 2010 au Théâtre du Loup, 10 ch. de la Gravière, Acacias (Genève). www.theatreduloup.ch

Rencontres avec Stefano Benni: - mardi 27 avril au Théâtre du Loup à l'issue de la représentation (21h30); mercredi 28 avril à 19h à la Bibliothèque de la Cité (5 pl. des Trois-Perdrix, Genève). 

 

http://www.lecourrier.ch/au_zinc_de_l_imaginaire