La bande dessinée de la terreur

DOCUMENT Entre 1949 et 1989, Dantsig Baldaev a dessiné le quotidien du Goulag, où il était gardien. Entretien avec Luba Jurgenson, traductrice et codirectrice de l’édition de cet album effarant. 

 

C’est un document exceptionnel à plus d’un titre qui paraît cet automne aux Editions des Syrtes: Gardien de camp. Tatouages et dessins du Goulag rassemble les dessins de Danstig Baldaev (1925-2005), ancien officier du ministère de l’Intérieur soviétique et membre de l’institution pénitentiaire. Entre 1949 et 1989, il a documenté le quotidien des camps dans des vignettes qui empruntent leur trait à la bande dessinée et aux affiches de propagande soviétique. Il y détaille l’inhumanité des conditions de vies et de travail des zeks (détenus politiques), les pratiques d’humiliation, d’intimidation et de torture, le poids des criminels de droit commun – que les officiers laissent administrer le camp –, les différents modes de mise à mort, la gestion des cadavres, les sévices sexuels dont étaient victimes surtout les femmes. Cette fresque éprouvante souligne la brutalité d’un système dont certains aspects restent peu documentés, le tout vu par l’un de ses acteurs.

TEMOIGNAGE ET VOYEURISME

C’est que l’ancien fonctionnaire veut témoigner et transmettre. A sa retraite, en 1989, il réalise un «Album» qui juxtapose les photos de certains de ses dessins à divers commentaires, slogans et coupures de presse. Il offre le volume à l’ethnologue française Roberte Hamayon, spécialiste du chamanisme, qui avait travaillé avec son père linguiste et ethnologue. Si certains des dessins de Baldaev ont paru en Angleterre (Ed. Fuel, 2010), c’est la première fois que l’intégralité de cet album de 74 pages est reproduite, dans le respect des planches originales: Gardien de camp en présente un fac-similé, précédé d’une version traduite en français et d’une présentation éclairée des deux codirectrices de l’ouvrage, Elisabeth Anstett et Luba Jurgenson, respectivement chargée de recherche en anthropologie sociale au CNRS et maître de conférences en littérature slave à l’Université Paris-Sorbonne. «Notre propos ne vise pas à en faire l’apologie, mais bien à donner les moyens d’en comprendre la portée et l’intérêt», écrivent-elles. Car ces pages «offrent notamment l’opportunité de disposer pour la première fois d’une mise en images du fonctionnement interne de l’institution concentrationnaire soviétique dans ses aspects les plus terribles et les plus violents».

Sources directes ou indirectes, témoignage personnel ou mémoire collective? Leur genèse n’est pas clairement établie, mais l’on sait que ces vignettes ont été dessinées dans le plus grand secret. Ce n’est pas le cas des dessins de tatouages de détenus, dont certains ornent aussi l’album de Baldaev: le KGB lui-même avait reconnu leur intérêt et les avait fait imprimer à des fins d’enseignement pour les enquêteurs, avocats et autres collaborateurs des institutions d’application des peines. Car dès 1948, Baldaev s’est intéressé au jargon des prisons et a effectué des relevés de tatouages, qu’on découvre ici classés par catégories et par thèmes: «truands hommes», «asociaux», «pédérastes passifs», «lesbiennes actives et passives», «drogués», «religieux», «artistiques», etc. Ils servent «aussi bien à une complexe écriture de soi qu’à l’auto-identification (essentielle en prison et dans les goulags) de différentes catégories de prisonniers». Les chercheuses relèvent au passage la dimension voyeuriste de cette étude, pour laquelle le fonctionnaire profitait de sa position au sein du camp. Enfin, l’album de Baldaev s’achève par une critique politique plus large, notamment de la guerre en Afghanistan. Entretien avec Luba Jurgenson sur cette œuvre difficile à cerner.

Baldaev a terminé sa carrière à un poste élevé de l’administration soviétique. Il était complice de cet univers concentrationnaire. Quel est le statut de son témoignage?

Luba Jurgenson: Il a commencé à travailler comme gardien très jeune et a gravi progressivement les échelons: arrivé à un poste à responsabilité, il est préparé à cette violence. Pourtant, les légendes de ses vignettes – écrites en même temps, alors que les commentaires qui ornent les marges datent de l’élaboration de l’album – sont très dénonciatrices. Il y a une grande ambiguïté dans sa position, et on ne la lèvera pas. S’il existe très peu de témoignages de gardiens, on en sait un peu plus sur la parole des bourreaux, et on a constaté qu’ils ne parlent jamais en leur nom mais recherchent la position de victime. Ils semblent déconnectés de l’événement, évoquent ses aspects techniques et organisationnels sans voir que son objet est la destruction. On baigne dans le non-dit, dans des positions biaisées.

Ainsi, dans le Journal d’un gardien du Goulag de Ivan Tchistiakov, sur lequel j’ai travaillé, on voit à l’œuvre deux langues différentes: celle de l’institution, avec les clichés de la langue de bois officielle, et la langue russe littéraire. Quand il se sent dévalorisé au sein du système, Tchistiakov prend une position critique et utilise le russe littéraire, et vice-versa. L’album de Baldaev rend également compte de ce double langage qui caractérise ceux qui travaillent à l’intérieur de l’institution.

Comment construit-il son propos?

– Par un dialogue entre les dessins et le texte qui les accompagne et parfois les contredit. Quand il parle des truands, il écrit: «La ‘loi’ et les ‘traditions’ des truands expriment une idéologie bestiale propre aux exploiteurs»: c’est la position officielle du régime, pour lequel le crime est une survivance du capitalisme et disparaîtra une fois les hommes rééduqués. Mais à la page suivante, on lit: «Les communistes et les voleurs sont les plus sauvages exploiteurs du peuple!»

Ses dessins ont-ils été publiés en Russie?

– Non. Il n’y trouvera pas son chemin facilement, ce genre d’œuvre choque beaucoup en Russie. D’une part, sa position ambiguë ne peut pas être reçue. D’autre part, il restitue des traces de violences qui n’ont pas été documentées, qui restent peu connues, notamment les violences sexuelles, d’autant plus taboues.

Comment ces dessins s’intègrent-ils dans la globalité de son œuvre?

– C’est ce qu’il reste à explorer! Nous avons l’impression d’avoir seulement effleuré son travail et une grande partie de son héritage reste inconnue, dont la place de ces dessins dans son œuvre, à laquelle nous n’avons pas eu accès. Elle nous offrirait peut-être une réponse sur son intention, qui n’est pas explicite dans les documents que nous avons pu consulter, et nous montrerait son évolution artistique. Nous savons seulement qu’il a brièvement suivi une école d’art avant de s’engager dans l’Armée rouge en 1943. Nous aimerions aussi connaître sa position pendant la perestroïka: malgré son regard critique, ça n’a pas dû être facile. Rappelons que c’est à cette époque qu’il a rédigé son album. Il régnait alors une grande liberté en Russie, qui favorisait la critique. Tout le monde voulait être un dissident...

 

Dantsig Baldaev, Gardien de camp. Tatouages et dessins du Goulag, sous la direction d’Elisabeth Anstett et Luba Jurgenson, tr. du russe par Luba Jurgenson, Ed. des Syrtes, 2013, 208 pp.

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