De retour de Londres, où son employeur horloger l’a envoyée perfectionner son anglais, Laura passe des heures au chevet de sa grand-mère hospitalisée, qui perd un peu la tête. La première est secrètement enceinte, la seconde en train de mourir. Dans un tête-à-tête pudique tissé de gestes anodins, au fil d’une routine lente interrompue par les visites de la tante agitée ou du personnel soignant, les deux femmes vont s’apprivoiser en douceur, sans éclat, presque en silence. Car les mots sont rares et précieux, chez Fanny Wobmann; on ne les dilapide pas, les sentiments se taisent et se devinent. Et c’est justement ce qui fait la force de Nues dans un verre d’eau, où les silences qui habitent le texte lui confèrent sa part d’étrangeté, sa musique singulière, sa vibration.

Laura est la narratrice de ce deuxième roman de l’auteure chaux-de-fonnière née en 1984, qui alterne visites à l’hôpital (racontées en «tu», adresse à la grand-mère) et retour sur son séjour anglais. C’est sur une plage venteuse de la Manche qu’elle rencontre celui qui restera sans nom, son «homme de plage» à la peau blanche, suivi par un chien. Il l’invite à boire un verre, puis chez lui, elle se laisse faire, intriguée et curieuse, pourtant sans passion.

 

Entre la vie et la mort

«Tu es amoureuse?» lui demandera Hillary, son enseignante d’anglais. Mais Laura se voit «comme le cygne»: «Je mets mon bec dans tous ces univers qui ne sont pas les miens, jetés dans la mare avec des bruits de temps qui passe et d’êtres humains qui se frôlent.» Avec la liberté qu’autorisent la langue étrangère et une terre nouvelle, elle se laisse porter par les expériences et reviendra avec, en elle, cet enfant dont elle ne parlera qu’à sa grand-mère.

Entre les deux femmes, peu à peu, les paroles se déposent délicatement, et les histoires qui se disent viennent habiller comme d’un tissu léger ces moments suspendus entre la vie et la mort dans la chambre blanche. Ce qui circule entre elles est fragile, émouvant. Restée confinée à sa place étroite d’épouse et mère de cinq enfants «élevés aux pensées tues», la grand-mère est de cette génération où l’on ne parle pas de soi, où l’on a peur de déranger. Ce silence primordial s’est aussi glissé entre Laura et son père, qui laissent «s’installer les paroles retenues, elles nous connaissent bien». Il enveloppe enfin totalement la mère de Laura, jamais mentionnée: son absence absolue cependant irradie, centre aveugle, pivot mystérieux autour duquel s’articuleront les liens familiaux maladroits.

Membre du collectif AJAR, lauréate du Prix Interrégional Jeunes Auteurs (PIJA) en 2003 et auteure de La Poussière qu’ils soulèvent (L’Hèbe, 2013), Fanny Wobmann travaille également pour le théâtre. Dans ce roman du don et de la transmission, elle évite le piège des dialogues et maîtrise l’art du peu, déléguant souvent aux gestes, au paysage, l’expression d’une intériorité empêchée. Sobre, sensuelle, son écriture se montre attentive à la concrétude des jours et aux états du corps qui possèdent leur vie propre – celui de la vieille dame qui ne tient plus, celui qui grandit en Laura –, avec leurs désirs, leurs détails, leurs défaites finales.

Ce sont alors des scènes banales qui dévoilent ce qui se trame au fond, la fragilité de la vieille dame se révélant par exemple lors d’une sortie devant l’hôpital, où elle monte soudain dans un bus: «Tu restes debout devant la porte et tu ne t’accroches à rien. Tu regardes vers l’avant, les bras ballants. Alors j’ai peur que tu tombes.»

 

Images de la mer

Le titre aussi dit la vulnérabilité, suggérant à la fois l’exposition de la peau et l’effet loupe créé par l’eau. Enfin, si le verre évoque l’hôpital, l’eau désigne également la mer, très présente: elle est révélatrice, lieu de la rencontre amoureuse, ligne de fuite, liquide amniotique, cycles infinis et renaissances qui ancrent Nues dans un verre d’eau dans un plus vaste récit des origines – le roman est d’ailleurs organisé en chapitres dont les intitulés font écho à Océan mer d’Alessandro Baricco.

Fanny Wobmann joue ainsi en sourdine pour mieux donner à ses accords puissance et intensité poétiques. Et le lecteur est touché par les décalages subtils qui se glissent entre Laura et le réel, par son usage prudent des mots et son regard pudique sur le monde, par la poésie qui naît de sa singularité et la douleur qui habite certains blancs du texte. I

 

 

Fanny Wobmann, Nues dans un verre d’eau, Ed. Flammarion, 2017, 160 pp.

http://www.lecourrier.ch/145831/les_silences_de_laura