On l’a découvert cet automne dans Monde animal, où l’écrivain Blaise Hoffmann l’accompagnait à travers la campagne romande et les montagnes alentours (Le Courrier du 7 octobre 2016); aujourd’hui, c’est lui qui prend la plume, pour suivre les milans noirs dans un beau livre qui retrace la migration de ces élégants rapaces. A la fois proches et lointains, sauvages et urbains, ils fascinent Pierre Baumgart, passionné de dessin et d’animaux depuis son enfance; s’il a beaucoup voyagé pour observer loups, ours et autres baleines, il croque aujourd’hui volontiers la faune de sa ville natale, «des animaux dont tout le monde se contrefout parce qu’ils ne sont ni mythiques ni exotiques, pas même menacés, et gratuits», relève Blaise Hofmann dans sa préface.

 

Le monde par le regard

Posté sur la passerelle qui relie le quartier de Saint-Jean au Bois de la Bâtie, à Genève, le graveur animalier observe ainsi, depuis 2011, la nidification d’un couple de milans à leur retour d’Afrique au printemps. En suivant les milans noirs est le résultat de ces années d’affût patient, de notes et de croquis, organisés ici sur douze mois, soit un cycle complet. Réparation du nid, parades amoureuses, couvaison, naissance des petits, nourrissages, premiers envols, l’auteur consigne toutes les étapes de la vie du couple entre mars et juillet. C’est donc à hauteur d’oiseau qu’on entre dans la magie de cette vie sauvage se déroulant si près, sous les yeux de qui sait regarder.

Si, pour Pierre Baumgart, apprendre et «assimiler le monde qui [l]’entoure» passe par le dessin, l’aquarelle et la gravure, c’est-à-dire par le filtre du regard, cette manière d’être en relation au monde s’exprime ici avec talent. Ses croquis et gravures ponctuent la simplicité du récit de leur trait sensible, affirmé; et sur les traces d’un Robert Hainard, teintes en dégradés et aplats propres à l’estampe japonaise donnent de la profondeur à un tracé tout en nuances.

 

Grandes migrations

L’observateur finira par partir dans le sillage des oiseaux, direction le Sud: un périple de 4000 kilomètres qui passe par la France, les Pyrénées, l’Espagne et le détroit de Gibraltar, puis franchit le désert du Sahara avant de rejoindre le Parc du Niokolo-Koba, près de la frontière guinéenne, un territoire protégé où trouve refuge la grande faune sénégalaise. Lors de cette incroyable migration, le point de vue change, les milans sont vus à davantage de distance, l’auteur croquant alors les paysages traversés, les pierres dressées dans les herbes, la diversité de la faune et de la flore africaines. C’est la découverte d’un autre monde avant le retour vers l’Europe: dès mi-février, les milans retraversent dans l’autre sens les 14 kilomètres du détroit de Gibraltar, d’abord par petits groupes, puis par centaines et par milliers, répondant à un mystérieux signal.

«J’ai toujours pensé que le milan noir était un rapace européen qui gagne le sud pour échapper à l’hiver, mais les choses sont plus complexes et je ne crois plus que ce soit le froid qui les force à se déplacer. L’Afrique ne serait-elle pas tout simplement la terre du milan noir, qu’il rejoint au plus vite après avoir niché?», s’interroge Pierre Baumgart à son retour. En déplaçant le centre de gravité, l’infatigable migrateur a ouvert de nouveaux horizons et se fait trait d’union entre les peuples et les continents, catalyseur de rencontres. Une dimension qui fait particulièrement sens pour l’artiste.

Pierre Baumgart, En suivant les milans noirs, préface de Blaise Hofmann, Ed. Terre & Nature, 2016, 142 pp.

 

 

Dialogue africain

«J’aime ce qui est transversal, mêler art, écriture, nature et réflexion, nous confie Pierre Baumgart. Le projet de ce livre a ouvert la porte à de riches rencontres et chacune lui a donné davantage d’ampleur.» En suivant les milans noirs rayonne en effet jusqu’aux terres sénégalaises, où l’auteur a pu se rendre grâce à l’Association pour l’accès à l’éducation et à la formation (AccEd).

Au sud du pays, près de la frontière avec la Guinée et le Mali, l’AccEd tente de ramener vers le chemin de l’école des enfants travaillant dans les mines d’or. Le graveur a passé une journée à leur parler du milan noir et les enfants ont dessiné ce que l’oiseau voyait en survolant leur pays. A son retour, Pierre Baumgart a renouvelé l’expérience avec des élèves genevois.

Les deux volets feront l’objet d’une exposition en juin prochain à la Maison de quartier de Saint-Jean, pour les 20 ans d’AccEd: sont notamment prévues des visites au bord du Rhône pour observer les rapaces ainsi que des panneaux d’information sur la migration et le travail des enfants, dont le milan noir sera le fil rouge. L’expo devrait tourner dans quelques communes genevoises, avant de filer au Sénégal en hiver prochain. APD

 

http://www.lecourrier.ch/145497/l_oiseau_trait_d_union