Un quartier tranquille de banlieue, immobile sous la chaleur estivale. Des pavillons, des jardinets, une boulangerie, un cadre familier où tout le monde se connaît. Aucun risque pour le petit Olivier, 6 ans, d’aller seul acheter du pain ce matin-là. Pourtant, alors qu’il attend le feu vert au passage piéton, il est fauché par une Porsche qui roule à toute allure.

Cet instant est le pivot du dernier roman d’Anne-Claire Decorvet, primée pour chacun de ses livres depuis les nouvelles En Habit de folie en 2010 (prix Georges-Nicole sur manuscrit). Après L’Instant limite (nouvelles, prix Pittard de l’Andelyn 2015) et le roman Un Lieu sans raison (Prix Edouard Rod 2016, Prix du Public RTS 2016 et Prix Lettres frontière 2016), sur la dérive mentale de Marguerite Sirvins (1890-1957), figure de l’art brut enfermée à l’asile de Saint-Alban, l’auteure genevoise signe Avant la pluie, un roman polyphonique qui juxtapose les points de vue sur la mort de l’enfant.

Car il s’agit de comprendre l’impensable. Comment la voiture a-t-elle pu faire cette embardée? Pourquoi l’a-t-elle percuté, alors qu’il était sur le trottoir au milieu d’autres habitants du quartier? Suivant le fil des saisons, Anne-Claire Decorvet donne la parole à différents protagonistes plus ou moins proches de l’événement. Le père de l’enfant, la vieille voisine, le chauffard, l’apprenti boulanger, une policière, un chien puis son promeneur, une comédienne… chacun prend en charge une partie du récit, en dévoile d’autres facettes, tourne autour de ce point obsédant qui reste noyé d’ombre. Il y a pour finir ce «vieux sage», grand-père de l’assassin, qui vient demander pardon à la mère d’Olivier. Trouvera-t-elle la paix? On en doute. Hantée par une folle intuition, elle est convaincue que l’accident résulte d’un acte malveillant. Et le lecteur de tenter de deviner les mobiles possibles sous ces visages innocents…

Là n’est pourtant pas l’intérêt du roman, qui n’a au fond rien d’une enquête. Si l’on peut regretter une certaine facilité dans la structure polyphonique, il faut reconnaître qu’Anne-Claire Decorvet se glisse avec finesse dans ces différents univers intimes, dans les méandres des désirs et des frustrations. Car c’est bien l’humain, trop humain, qui est à la source du tragique. Sa prose tout en nuances, imaginative et sensible, évite la lourdeur malgré son sujet. Avant la pluie s’achève d’ailleurs au printemps, au seuil d’une nouvelle étape.

 

Anne-Claire Decorvet, Avant la pluie, Bernard Campiche Ed., 2016, 198 pp.

 

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