Grand romantique déçu, lecteur de Pablo Neruda, Veneno écrit des poèmes, joue vaguement sur sa gratte, passe son temps à traîner et boire dans les bars de sa cité de Burzaco, à une trentaine de kilomètres de Buenos Aires, et cherche souvent la bagarre: il aime se laisser vaincre, trouvant du plaisir dans cet abandon et dans le goût du sang. Surtout, il séduit. Maigre, petit, un œil de travers, il attire pourtant la gent féminine.

C’est son parcours qu’on suit dans Veneno, premier livre de l’écrivain et poète argentin Ariel Bermani à être traduit en français: construit en quatre parties qui déroulent de brèves séquences alternant les époques, le roman s’ouvre et se clôt en 2003 après des détours en 1978, 1988 et 1998. Autant d’étapes marquées par des figures de femmes, jalons dans la vie de ce machiste paumé et velléitaire qu’on n’arrive pas à détester.

Le roman s’ouvre alors que le protagoniste a perdu sa mère. Mais «qui est-ce qui en a quelque chose à battre de la mort des autres? Veneno traîne ses vieilles pompes au milieu de la rue Chile, une cigarette aux lèvres.» Il provoque un chauffeur de bus, se fait tabasser et tombe sur Stella, son amour de jeunesse. Ariel Bermani raconte alors le passé de son antihéros en une suite de brèves séquences portées par une langue sobre et rapide, où la douleur point dans un rythme heurté qui trahit le vacillement des âmes et les dérives alcoolisées. On y voit Veneno se marier avec sa copine enceinte, la quitter, se remarier, battre sa femme amoureuse, se ficher de ses mômes, tenter de séduire Stella. Egoïste et malheureux, idéaliste, menteur, il incarne les contradictions d’un pays désabusé et gangrené par le manque de perspectives. Car c’est aussi l’histoire de l’Argentine qu’on devine en arrière-plan, de la dictature militaire à l’économie de marché, dont Ariel Bermani montre l’impact concret sur des intimités exsangues – celle de Veneno se dévoile d’ailleurs de façon poignante et crue dans un dialogue imaginaire au centre du livre.

Représentant de la nouvelle vague argentine, l’écrivain né en 1967 a été révélé au grand public par ce roman, prix Emecé 2006, où violence, mélancolie et sensualité forment un troublant alliage. Et sa petite musique obsédante, admirablement traduite par Pierre Fankhauser – c’est la première traduction de l’animateur des rencontres littéraires de l’association Tulalu!? – s’insinue durablement.

Ariel Bermani, Veneno, tr. de l’espagnol (Argentine) par Pierre Fankhauser, BSN Press, 2016, 173 pp.

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