C'est le récit d'une révolution intime. Celle du «négrillon» en face d'une révélation qui ébranle sa vision du monde et le fil de sa vie: il découvre l'existence des «petites-filles». Avec une tendresse mêlée d'ironie, Patrick Chamoiseau dépeint dans A Bout d'enfance les bouleversements d'un enfant plein d'absolus et de certitudes, qui réalise qu'il se trompe. Ce dernier opus de l'auteur de Texaco (Prix Goncourt 1992) et de L'Eloge de la créolité complète de façon magistrale le récit de sa naissance au monde et à l'écriture, entamé dans Antan d'enfance et Chemin d'école (Une Enfance créole I et II).

Né en 1953 à Fort-de-France, Patrick Chamoiseau a suivi des études de droit et d'économie sociale en France avant de devenir travailleur social, dans l'Hexagone puis en Martinique. Il redécouvre alors le dynamisme de sa langue maternelle, ce créole qu'il a été forcé d'abandonner dès l'école primaire. Dès son premier roman, Chronique des sept misères (1986), Chamoiseau invente une langue née du frottement de deux idiomes: accessible aux francophones car fidèle aux lois de la rhétorique française, elle laisse entendre les intonations des parlers populaires, le rythme et les valeurs symboliques du créole, le souffle de son humour provocateur.

 

AMOUR ET MANQUE

La même inventivité porte A Bout d'enfance, où la magie de la langue transforme une trame narrative toute simple en épopée intime aux dimensions infinies. Au centre de son cosmos et au sommet de la pyramide des espèces, le «négrillon» avait placé les «êtres-humains» – les garçons de son âge. Puis venaient les Grands – ses frères et soeurs plus âgés – et les Grandes-Personnes, dont font partie Man Ninotte et le Papa. Où mettre les petites-filles? Avec leurs jeux stupides et leur aspect trop joli, elles doivent être inférieures aux «êtres-humains». Mais à quoi servent-elles? Et le «ti-bout»? Comment fait-on les bébés? Sale temps pour le négrillon. Englués dans une fascination obsessionnelle, lui et sa «bande d'êtres-humains» observent à longueur de récréations, par les persiennes qui séparent les deux préaux, le monde incompréhensible des rubans, robes à dentelle et sauts à la corde.

 

AUTOBIOGRAPHIE VIVANTE

Cette addiction culmine quand il tombe amoureux de «l'Irréelle», jeune fille «aux pupilles indéfinissables». Idéal inaccessible, figure première de son désir, elle absorbe toutes ses imaginations. Il est incapable de lui parler, à jamais pétrifié à l'idée de l'aborder. Le manque et l'attente éveillent en lui un désir de littérature: les livres jusqu'alors délaissés lui servent «à vivre cet engourdi de solitude et de lenteur (...) le nectar se répandait en lui, et escortait, de ligne en ligne, sa soif d'il ne savait plus quoi... L'Irréelle l'avait installé en lui-même. Le chemin était fait. (...) Il vivait maintenant dans un vaisseau de poèmes en dérive.»

Pour raconter cette naissance à l'écriture et à soi, Patrick Chamoiseau adulte revit les émotions de l'enfant en lui. Il se dédouble, interpelle le «négrillon» – dont il parle à la troisième personne. C'est le dialogue entre temps de l'enfance et temps de l'écriture qui fonde la temporalité du roman, dans un texte toujours en construction. «Mon négrillon, où t'es-tu donc serré? A quand, en quel calendrier, l'instant exact de ta disparition? Mémoire, où s'amorce l'invisible achèvement?» Au-delà de la simple remémoration, A Bout d'enfance est une autobiographie vivante, qui s'écrit au présent et évite les écueils de la nostalgie pour se faire questionnement fécond sur la mémoire – son pouvoir de création, sa vérité, ses liens avec l'identité.

 

TREMBLEMENT

Le style de Chamoiseau participe de cette démarche, qui intègre au coeur du texte la relation. Si le créole est moins visible dans A Bout d'enfance que dans ses premiers romans, c'est qu'il est moins en «surface»: hormis quelques mots et expressions, il tient davantage dans une manière de structurer la phrase et de voir le monde. Le rythme de la prose en garde la trace, teinté d'une oralité qui y déploie son énergie, sa poésie, son humour. De cette langue hybride, Chamoiseau dit qu'elle est «tremblement» qui ouvre au désir et à la beauté de toutes les langues du monde. Elle accueille en effet les voix de l'enfant créole comme celle des poètes français – épousant souvent le rythme des alexandrins dont Chamoiseau a été grand lecteur, dans un mouvement naturel qui donne au récit un élan vers le chant. Son français se fait musique, poème, langue intime splendide qui se permet toutes les libertés. C'est dans cette «lucidité de rêves, de poésie et de romans, au coeur même de l'écrire», que vit l'enfant recherché par Chamoiseau.

 

Patrick Chamoiseau, A Bout d'enfance, éd. Gallimard, coll. Haute Enfance, 2005, 284 pp.

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