«Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible.» Patrick Le Lay, patron de TFI, choquait toute la France au printemps 2004 en expliquant que la vocation de ses programmes était de conditionner le téléspectateur à la réception des messages publicitaires. C'est alors que Chloé Delaume décide de jouer au cobaye: pendant 22 mois, elle se fera «sentinelle de la télévision», ingurgitant le maximum d'images du lever au coucher. But du jeu: étudier en elle la progression de cette fameuse disponibilité mentale, et tenter d'en comprendre le mécanisme.

Construit en 27 parties, à la manière d'un rapport d'enquête, J'habite dans la télévision multiplie les références, joue avec les citations et les niveaux de langage. La narratrice compile des informations sur le neuromarketing, analyse la structure de la Star Academy, interpelle Deleuze, convoque le visionnaire Videodrome de David Cronenberg pour décrypter sa douloureuse fusion avec l'écran. Et observe la mutation de son cerveau et de son corps: à la migraine et à la colère, dérisoires moyens de résistance, ont succédé une communion avec «le rythme de pensée de la télévision» et... une boulimie de chips.

Fictions formatées

La téléréalité suscite chez elle des pulsions sadiques envers les candidats – «Je me délecte des névroses qui s'égouttent des vernis craquelés. Je suis carnassière aux souffrances et leur douleur me fait du bien.» Dans le malaise et l'abrutissement qui s'installent, elle met le lecteur en garde: «La préparation du temps de cerveau consiste à raboter les fictions individuelles, à en limer les coins, en râper les arrêtes et les aspérités.» Afin de ne pas perdre le contrôle de sa «narration propre», elle tente d'opposer diverses stratégies au formatage télévisuel. Mais la télévision est sans mémoire, elle affectionne «les mots pré-mâchés standard» et noie les individualités dans la fiction collective. La narratrice finit par être avalée par «l'Ogre aux gencives mauves». Elle habite désormais quelque part entre les pubs Nana et le TJ, Sarkozy et Survivor, dans ce «grand tout où l'on est ce qu'il faut désirer».

Cette descente aux enfers du petit écran prend des accents surréalistes et ne manque pas d'humour. Car la romancière joue avec son personnage. Chloé Delaume désigne à la fois l'auteure, la narratrice et l'héroïne de ses fictions. Sous ce pseudonyme se cache une jeune femme qui décide qu'elle sera écrivain en lisant L'Ecume des jours. «Boris Vian m'a dit pour survivre, il te faut être une métaphore», écrit-elle dans «Les Juins ont tous la même peau». Elle s'appellera donc Chloé, comme le personnage de «L'Ecume des jours», et vivra sa vraie vie dans les livres. Il faut dire que sa réalité est plutôt traumatique. Née en 1973 à Paris d'une mère française et d'un père libanais, elle grandit à Beyrouth avant qu'une bombe ne détruise la maison familiale. A dix ans, elle est en France lorsque sa vie bascule: devant ses yeux, son père tue sa mère et se suicide – elle le raconte dans «Le Cri du sablier» (prix Décembre 2001). La jeune femme ne termine pas ses études de lettres, tente plusieurs fois de mettre fin à ses jours, commence à travailler dans des bars à hôtesses, et à écrire. «Je m'appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction. J'ai investi le corps que je fais mien un vendredi poisseux de 1999», répète-t-elle dans «La Vanité des Somnambules».

 

«La narration, ça m'emmerde»

Si ses textes sont autoréférentiels, on est loin de l'autofiction à la manière d'une Christine Angot. Delaume cite volontiers Raymond Queneau et les ateliers de l'Oulipo. Elle s'invente des règles de jeu, de vie: les 22 mois téléphages de J'habite dans la télévision, les règles du Cluedo dans Certainement pas, le monde virtuel des Sims, jeu vidéo de simulation de vie, dans Corpus Simsi – où le personnage Chloé Delaume en Simsette explorait «le rapport de la fiction au virtuel, et le jeu en tant que territoire d'investigation poétique», écrit l'auteure sur son site. Autant de fictions du «je» qui le masquent et le dévoilent à la fois: pour Delaume, les faits sont secondaires par rapport à la langue. «La narration, ça m'emmerde», écrit-elle sur le blog d'Arrêt sur images – l'émission TV de décryptage des médias, dont elle anime le blog et le forum.

La narration, l'anecdote, J'habite dans la télévision les refuse donc. Reste la langue, matériau brut que l'auteure malaxe et écartèle comme une matière organique, de façon tantôt clinique, tantôt sensuelle. Elle prend des libertés avec la ponctuation, tisse une dentelle à la fois fine et cruelle d'images inédites. Son écriture donne forme à un univers étrange, paranoïaque, à une oeuvre exigeante qui demande au lecteur attention et lâcher prise. Le texte est rythmé d'alexandrins et se lit comme une partition poétique. La salve tirée contre le «cube moche» n'en est que plus percutante.

 

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LABORATOIRE

J'habite la télévision est le volet écrit d'un projet plus vaste. Entamé en octobre 2004, le «chantier» a d'abord pris la forme d'un work in progress texte et son. Jusqu'en juin 2005, Chloé Delaume a réalisé sept performances mettant en contrepoint lectures, musique électronique et vidéo, pour réfléchir à la téléréalité, à la déclaration de Le Lay et au neuromarketing. Puis elle s'est attelée à l'écriture du livre «J'habite dans la télévision», qui sort augmenté d'un matériel sonore à découvrir sur son site: «un tas de bruits cadenas rances, hérissements borborygmes, hémisphère déchiqueté rugissement du burin», soit la musique grinçante de son cerveau rendu disponible. En parallèle, l'auteure continuait ses performances, s'intéressant «aux rapports entre bio-pouvoir télévisuel et corps féminin» – on a pu la voir dans «Je suis la femelle d'O Blivion» en octobre dernier à Genève, dans le cadre du festival de poésie sonore Roaratorio. 

 

Chloé Delaume, J'habite dans la télévision, éd. Verticales, 2006, 168 pp.

www.chloedelaume.net

http://www.lecourrier.ch/chloe_delaume_avale_par_l_ogre