Il a longtemps été boudé par le grand public, peut-être effrayé par la réputation que lui avait taillée la critique: John Banville est «l'un des plus grands stylistes contemporains». Puis le Booker Prize, reçu pour son quatorzième roman La Mer, a propulsé l'écrivain irlandais sur le devant de la scène. Avec cette «étude magistrale sur le chagrin et l'amour», selon le jury, un large lectorat a découvert que son style somptueux n'était pas synonyme d'inaccessibilité, et que la langue était pour lui davantage qu'un vecteur d'histoires – un monde en soi à explorer, la matière même de l'identité et de la mémoire. A lire La Mer, on pense à Nabokov pour la richesse des images et du vocabulaire, leur poids de poésie, la virtuosité de l'écriture; ou à Proust pour l'exploration attentive du passé, dans lequel le narrateur se meut avec aisance et qu'il fait revivre dans un luxe de détails et de sensualité.

Tableaux lumineux

John Banville écrit comme s'il était peintre, créant une toile complexe et précise qui entremêle plusieurs époques et niveaux de réalité. Le narrateur, Max Morden, vient de perdre sa femme Anna d'un cancer. Confronté à ce deuil, il se réfugie dans le souvenir de ses premières expériences de l'amour, du désir et de la mort, et retourne sur les lieux de ses 11 ans: une petite station balnéaire au sud-est de l'Irlande où, cinquante ans auparavant, il vécut un été qui transforma sa vie. Il loue une chambre dans la villa même où séjourna la famille Grace – des «dieux» aux yeux du garçon, qui loge dans un minable bungalow. Max évoque les étapes de cet été lumineux puis tragique, et ces gens fascinants dont l'amitié l'élève au-dessus des siens: le père, satyre au torse velu, Rose la gouvernante, la cruelle Chloé et Myles le muet (étranges jumeaux), leur plantureuse mère enfin, dont le garçon tombe amoureux avant de reporter son désir sur Chloé.

A ce lointain passé qui cogne en lui «comme un second coeur» se juxtapose un présent noyé de solitude et d'alcool, où un Max grisonnant laisse s'écouler l'automne aux côtés du Colonel, autre pensionnaire de la villa, et de la maîtresse des lieux, Mlle Vavasour. Enfin, le récit de la maladie d'Anna et de leur rencontre rythme douloureusement ces deux strates temporelles.

Avec ses profondeurs et son intensité, le passé semble bien plus réel que l'actualité déprimée de Max. «La mémoire déteste le mouvement, elle préfère figer les éléments et, comme nombre de scènes qui me reviennent, je revois celle-ci sous la forme d'un tableau», note le veuf, par ailleurs historien de l'art, qui tente d'écrire un livre sur Bonnard. C'est bien le regard qui recrée ce monde disparu – qui paraît pour le coup fixé dans un éternel présent –, et La Mer est truffée de références picturales. Chloé, sa mère et Rose sont «les trois personnages centraux du triptyque blanchi par le sel de cet été-là»; le narrateur se décrit comme un peintre qui ne cesse «d'appliquer une touche de couleur ici, d'estomper un détail là», mais son manque de recul laisse l'oeuvre floue, mouvante, inachevée. Il en saisit malgré tout la quintessence dans telle pose, dans une vibration lumineuse, dans la texture d'une émotion.

Il y a par exemple le «poudroiement épanoui» de la peau blanche de Rose, la ville au loin qui s'étale en un «fatras lavande de plans et d'angles dominés par une flèche», «l'atmosphère grise et brumeuse avait une texture de cendres mouillées», les vagues lèchent le «sable assoiffé» qui les absorbe «avec un soupir». Sur ces paysages immobiles de l'enfance, le narrateur cherche ses propres traces, son visage – lui qui a des problèmes «métaphysiques» avec les miroirs et détestait être photographié par Anna.

Elégance et honnêteté

Eloge du regard et questionnement sur l'identité, La Mer pose aussi la question du rapport entre la présence au monde et sa représentation, picturale ou littéraire. Dans toute son oeuvre, John Banville interroge les jeux de l'identité, le décalage d'avec soi, les rapports entre l'imposture et la vérité, l'art et le faux. Et ce questionnement a lieu au coeur même de la langue, dans les méandres d'une prose chatoyante que la traduction française restitue avec talent. Les amples phrases de Banville semblent s'élancer, s'enrouler autour d'un objet, d'une émotion, pour les cerner dans leur complexité et capter leurs infimes résonances, avant de se délier avec grâce jusqu'au point final, portées par un rythme si naturel que jamais le lecteur ne se perd en route.

Loin d'être gratuit, ce style éblouissant n'est que le sismographe d'un monde intérieur subtil, toujours à découvrir, dont le narrateur essaye de fixer le mouvement au plus juste – avec «elegance and honesty», selon les termes que l'auteur utilise pour définir sa posture existentielle et stylistique. Une quête d'authenticité souvent ponctuée par un humour décomplexé et une sorte d'autodérision lucide.

 

 John Banville, La Mer, traduit de l’anglais (Irlande) par Michèle Albaret-Maatsch, Ed. Robert Laffont/Pavillons, 2007, 247 pp.

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