C'est une musique étonnante, entêtante, à la fois très simple et terriblement poétique, qui s'échappe du premier roman de Jacques-Pierre Amée – l'un des quatre titres publiés cet automne dans la toute nouvelle collection «Littérature» des éditions romandes Infolio. Une voix narrative très personnelle qui captive aussitôt, un univers singulier en lien avec une nature mystérieuse, presque magique, une forme à la fois construite et comme organique: Le Butor étoilé touche et séduit. Il faut dire que l'auteur n'est pas vraiment un nouveau venu en littérature: peintre et plasticien né à Dakar en 1953, de nationalités suisse, française et canadienne, Jacques-Pierre Amée se consacre à l'écriture depuis une trentaine d'année, principalement à la poésie – son premier recueil, Hébuternes, a paru en 1975. Il réalise des livres d'artiste avec des poètes et des créateurs oeuvrant dans divers domaines, illustre ses propres recueils, expose ses cartes postales dans des galeries...

VILLAGE EN SURSIS

Cette double activité plastique et littéraire explique peut-être la teinte originale de sa prose, traversée par un regard qui témoigne d'une attention vive et sensuelle au réel. Dans Le Butor étoilé, une forme de douleur, de rêverie mélancolique et contemplative, s'allie à un jaillissement d'associations très libres, d'images inédites dont la fraîcheur déconcerte et réveille. Enfin, la narration suit un rythme qu'on dirait tellurique – profond, apaisé –, tandis que la structure du récit est subtile, qui tourne autour d'un centre obsédant: cette journée et cette soirée du 31 mai, il y a vingt ans, quand Zach le narrateur, son amie Mina et «la petite» se mirent en quête du butor étoilé. Autour de ce pivot, la mémoire de Zach ne cesse de faire des allers-retours, à la manière des cercles concentriques que trace l'oiseau pour se rapprocher de sa proie.

Mais reprenons. Le roman s'ouvre alors que Zach attend Mina au bord d'une route, en compagnie de «la petite» dont les questions déroutantes et l'imagination fertile trouvent en lui un interlocuteur privilégié. Les trois veulent trouver le butor étoilé: on peut, paraît-il, entendre son cri semblable à un mugissement près des endroits marécageux, avant la tombée de la nuit. Mais l'oiseau est rare, et il a sans doute déjà migré. De fait, l'expédition ratée coïncide avec la fin d'un monde. Disons simplement que c'est le lendemain de cette journée que La Za sera rayée de la carte.

La Za, c'est ce hameau où Zach a trouvé refuge alors qu'il fuyait sa vie d'avant – on ne saura pas pourquoi, tout comme on ignorera toujours son nom véritable. Mais à La Za, tout le monde a un surnom; le village est un univers marginal, fait de bric et de broc, étrange et solidaire, perché en haut d'une falaise ébranlée par les secousses de la terre et menacé de destruction par les ingénieurs de la plaine. Zach a pris possession de l'une de ces bicoques tordues, qui évoquent «une fanfare dépenaillée, de retour de fête, affalée au bord du vide – instruments, hébétude et redingotes sales pêle-mêle sur le bord du chemin, entre le chemin et le précipice, où la musique avait sauté». Il se liera à Greg, ancien photographe tourmenté, toujours amoureux d'Antoinette, la mère de la petite.

Le récit de Zach navigue entre vie à La Za, conversations avec Greg, incursions dans le passé et retours sur cette quête du butor, qui devient quête de Mina disparue et s'achève en pleine tempête nocturne. C'est vingt ans plus tard que Zach écrit son histoire pour la léguer à la jeune Noémie, tentant «de sauver quelques fragments de la Za, les faire tourner, même sans chair et sans matière, sous le ciel». A sa manière cyclique, il tisse peu à peu un dessin cohérent où s'éclairent les relations entre les protagonistes.

POETIQUE DE LA FRAGILITE

De Zach lui-même, on n'en saura pas beaucoup plus si ce n'est qu'il a avalé un papillon à sa naissance, au moment de pousser son premier cri. Cet événement fondateur lui a laissé une sorte de vacillement existentiel, qui se traduit aussi par une maladresse physique – en accord avec ce hameau branlant voué à disparaître. «Il n'y a pas grand chose, au fond, que je connaisse vraiment... Un savoir dont je puisse faire état ou parler avec n'importe qui, sans aucune hésitation, sans la moindre incertitude. Indiquer un chemin de façon précise est pour moi hors de portée, même si le chemin m'est familier.»

Sa manière d'être au monde est celle du vagabondage, de l'errance, propices au regard poétique. A travers ses yeux, montagne, village, ciel, humains et animaux émergent dans l'entier de leur mystère, comme vus pour la première fois. Ils sont reliés à une dimension plus vaste – celle de l'imaginaire, des émotions et d'un questionnement métaphysique également nourri par les questions de la petite. Sa naïveté est philosophe, et Amée excelle à recréer le rythme, l'esprit et la syntaxe des phrases enfantines. Au final, c'est toute une poétique de la fragilité qui s'esquisse dans ce Butor étoilé.

 


Jacques-Pierre Amée, Le Butor étoilé, Ed. Infolio, coll. Littérature, 2008, 160 pp.
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