Paolo Cognetti se sent à bout de forces après un hiver milanais difficile, raconte-t-il au début du Garçon sauvage. Il n’écrit plus et en souffre; même les romans lui tombent des mains. Il est en ­revan­che attiré par les récits de ceux qui ont fui le monde pour vivre dans la nature des expériences de solitude. Henri David Thoreau, John Muir, Elisée Reclus, Chris McCandless (qui a inspiré le film Into the Wild): tous avaient comme lui la trentaine lorsqu’ils gagnèrent les bois. L’auteur italien décide de suivre leur exemple et trouve refuge au printemps dans une baita, vieille cabane perchée à 2000 mè­tres d’altitude dans une vallée voisine de celle des étés de son enfance. Il veut écouter le silence des pierres, le murmure du vent, le bruissement nocturne des bêtes, et recommencer à écrire.
Ces quelques mois en solitaire forment la substance de son deuxième livre traduit en français. Né à Milan en 1978, Paolo Cognetti a étudié les mathématiques et la lit­térature américaine avant de fonder sa maison de production de cinéma indépendant; également auteur de documentaires, d’ouvrages sur New York et les écrivains américains, d’un roman en lice pour le prestigieux prix Strega et de recueils de nouvelles, il est l’une des voix les plus intéressantes de la jeune littérature italienne.

PRESENCES DANS LA MONTAGNE
Du début du printemps, alors que la neige fond encore sur l’herbe brunie, aux premiers froids de l’automne qui voit arriver les chasseurs, on le suit donc dans le récit de ses jours sur l’alpage où lectures et pensées ponctuent un quotidien dépouillé mais bien rempli. Il observe la flore et la faune, coupe le bois pour le feu, cuisine, tente un potager vite abandonné, apprivoise la forêt et ses bruits, sa propre crainte de la nuit et des frémissements invisibles qui l’habitent.
Il explore aussi la montagne, s’avançant toujours plus loin hors des sentiers tracés. Elle lui apprend à écouter, à observer, et c’est dans cette disponibilité qu’il finira par ouvrir son cahier pour tenter de traduire en mots l’écho de ses présences – arbres, lièvres, oiseaux, renards, bou­quetins, chiens, vaches, hommes enfin. Car le Val d’Aoste n’est pas l’Alaska aux vastes étendues de McCandless, dont il invoque l’«esprit-guide»: forêts, pâturages et hameaux ont été façonnés par les humains, et si l’exode de l’après-guerre a laissé la forêt reprendre ses droits, le paysage qui l’entoure reste le produit de siècles de labeur. «Il n’y a pas d’état sauvage dans les Alpes, mais une longue histoire de présence humaine qui traverse aujourd’hui une époque d’abandon», note Paolo Cognetti, qui recherche ces vestiges enfouis tout en rêvant de voir revenir les ours et les loups.
Lui qui était parti pour être seul rencontre bêtes et bergers; surtout, il se lie avec deux figures retirées dans ces hautes contrées, Gabriele et Remigio – autre grand lecteur. «Comme ermite, je ne valais pas un clou», con­clut-il avec humour, réalisant que son livre parle d’amitié profonde. Il n’y a que des hommes dans ce captivant Gar­çon sauvage, où le narrateur redécouvre une forme de masculinité liée à son expérience très physique de la nature, et qui marque peut-être son entrée véritable dans l’âge adulte. Dans le chapitre «Mâles», Paolo Cognet­ti évo­que d’ailleurs les modèles virils qu’il recherchait enfant, et comment un guide de montagne joua pour lui un rôle déterminant; et quand il reprend la plume pour la première fois, ce sera pour parler de son père.

LE DETOUR PAR L'AUTRE
Ecrire sur la montagne se révèle bien sûr une autre manière d’écrire sur soi: dire je le met mal à l’aise, confesse l’auteur sur son blog, où ont paru certains des textes qui composent Le Garçon sauvage.1 De peur de parler de lui, il avait privilégié jusque-là les points de vue féminins – son autre ouvrage traduit en français, le roman Sofia s’habille toujours en noir (Liana Levi, 2013), raconte trente ans de la vie d’une femme. Ici, le sujet se déporte dans les cours d’eau vive et les derniers névés, il se cache sur les sentiers d’altitude, dans les mélèzes «incendiés par l’automne» et les chevreuils furtifs. Mais ce détour par les au­tres et les lieux le ramène peu à peu à ce je qui s’ancre alors dans un corps retrouvé, plein de la liberté déliée et de la force que donne la montagne. Ses marches sur les crêtes entre deux vallées, sur le fil entre passé et présent, ses détours et ses égarements deviennent les métaphores du trajet imprévu, toujours surprenant, qui ramène à soi. Où la fuite hors du monde s’avère alors une manière d’y entrer vraiment.
Enfin, si la montagne est un défi pour le corps et l’esprit, elle l’est aussi pour la langue. Vive et limpide comme un torrent, celle de Paolo Cognetti se mesure au paysage, aux «sauvages», au dialecte, à lui-même. Sensible, rythmé, drôle aussi, Le Garçon sauvage se place d’emblée sous les auspices de la littérature et de la nature, l’auteur dialoguant avec les écrivains aimés et s’inscrivant dans la tradition des récits de voyage, d’ermitage et d’exil. Ici, loin de s’opposer, nature et culture se complètent, s’enrichissent, et finissent par ne faire qu’un, «paisiblement, presque à l’insu de Cognetti, qui pensait faire l’expérience de la nature et devient, lui, le lieu de l’expérience», écrit si justement Vincent Raynaud dans sa préface.
C’est que la littérature lui permet de se risquer plus avant dans sa confrontation avec la montagne. L’œuvre de Mario Rigoni Stern, notamment ses Arbres en liberté, devient son encyclopédie, les yeux avec lesquels regarder le paysage, tandis que les splendides poèmes d’Antonia Pozzi, invités dans sa prose, éclairent sa propre sensi­bilité. Le retour à soi passe aussi par la langue, c’est-à-dire par le dialogue avec d’autres. C’est ainsi que Le Garçon sauvage allie pudeur et profondeur avec une rare honnêteté.

Paolo Cognetti, Le Garçon sauvage, tr. de l’italien par Anita Rochedy, préface de Vincent Raynaud, Ed. Zoé, 2016, 141 pp.

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