L'invention de l'amour

ROMAN Nina Bouraoui tisse des liens entre passion amoureuse et création dans «Appelez-moi par mon prénom».

Prix Renaudot 2005 pour Mes mauvaises pensées, Nina Bouraoui explore ce qui lie la passion amoureuse à la création dans Appelez-moi par mon prénom, bref roman où elle prend le risque de raconter une histoire d'amour heureuse. La narratrice, écrivaine, rencontre P., plus jeune qu'elle, alors qu'elle dédicace l'un de ses livres dans une librairie lausannoise. Il est étudiant en arts visuels, s'est inspiré de l'un de ses romans pour son travail. De retour à Paris, elle développe avec lui un lien fantasmé par écran interposé, imaginant sa vie et son travail d'après les messages et les photos qu'il poste sur son site internet. La lente maturation du sentiment amoureux coïncide avec un long hiver de solitude où n'existe que son obsession, et sa peur. Repliée sur sa propre obscurité, elle sent grandir en elle le germe d'une identité nouvelle. Mais ce qui se développe comme en rêve survivra-t-il à la réalité? Quand elle finit par écrire à P., ils correspondront longtemps avant de se téléphoner, puis de se voir. Leur amour nourri par les mots déploiera alors ses fruits.

Les phrases brèves et hachées de Nina Bouraoui scandent un rythme répétitif qui semble manquer de souffle, et la rencontre amoureuse «réelle» est un peu convenue, malgré ses éclairs de poésie. L'intérêt de ce court roman tient dans sa manière de montrer la construction du sentiment amoureux, qui est d'abord et toujours une fiction, où l'autre est une image. La narratrice a élaboré son mythe lors d'un hiver de l'âme qui l'a menée au plus proche d'elle-même: c'est peut-être cette authenticité qui permettra à l'amour de s'incarner dans la réalité. «J'avais l'idée de vivre l'envers des choses et des apparences. J'avais l'idée d'être de l'autre côté d'un décor que j'avais inventé d'après les éléments dont je disposais sur P.», remarque-t-elle. Ecriture et arts visuels participent ici de la création du sentiment. Mais les mots ne sont pas tout-puissants face au réel: il est des émotions «impossible à décrire et à reproduire». La vie requiert alors, simplement, de «baisser nos armes» devant ses cadeaux éphémères.

 

NINA BOURAOUI, APPELEZ-MOI PAR MON PRENOM, ED. STOCK, 2008, 112 PP.

 

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