Au pays des mots

ROMAN Thomas Bouvier tisse trois histoires d’amour et de mort, odes au pouvoir du verbe et de l’imaginaire.

 

C’est une œuvre vaste, qui multiplie les voix et les réseaux de sens, que ce Livre du visage aimé, second opus du Genevois Thomas Bouvier après les nouvelles de Demoiselle Ogata en 2002. L’auteur s’est isolé à la montagne pendant presque deux ans pour l’écrire. Dans l’espace ouvert par le silence et la solitude, les mots ont surgi avec une aisance surprenante, disait-il lors d’un récent entretien à l’émission Entre les lignes, sur Espace 2.

C’est cette facilité qu’expérimente aussi le narrateur de son roman, qui écrit chaque soir, comme sous dictée, une histoire cruelle et merveilleuse qu’il lira le lendemain au chevet de Grand frère, son père adoptif plongé dans le coma après une opération. Sa fable met en scène un vagabond parti en quête d’un remède pour sa femme mourante, confronté à mille péripéties dans un univers qui évoque celui des récits de fantasy. Ce voyageur est la deuxième voix du roman. La troisième est celle d’un homme exilé à la montagne qui écrit à une certaine Dona, elle aussi malade. Dans ses missives aux accents lyriques se mêlent odes à son corps aimé, descriptions des nuances infimes et des couleurs changeantes de la nature environnante, pulsion de mort, sentiment de plénitude.

Le Livre du visage aimé entrelace ces trois voix poétiques, trois parcours initiatiques traversés par les thèmes de la maladie, de la solitude et de l’amour, du pouvoir des mots et de leur vérité. La composition agence de subtils jeux d’échos entre les strates du récit, répète certains motifs, révèle la perméabilité entre imaginaire et réalité, pour former au final un ensemble cohérent. Musicien, le fils de Nicolas Bouvier se dit admiratif du contrepoint (superposition de plusieurs mélodies) développé par les compositeurs franco-flamands au XVe siècle: une polyphonie qui influence son travail littéraire.

«TU MENERAS LA VIE PARFAITE»

Mettant ainsi à profit trois registres – la narration réaliste classique, le conte et le genre épistolaire –, Le Livre du visage aimé brasse une riche palette de thématiques autour d’une question essentielle qui se lit en filigrane: qu’est-ce qu’un être humain? Qui suis-je encore face à la maladie qui renvoie à la prison du corps et à une solitude fondamentale? Et que reste-t-il face à l’horreur des camps? Car la Seconde Guerre mondiale et l’extermination des Juifs sont au cœur du premier récit.

Grand frère a élevé le narrateur dans un mélange de douceur et d’exigence, lui transmettant son savoir dans les domaines des lettres, des arts et de la musique – tous deux sont luthiers. Le jour de ses 13 ans, il lui a aussi montré des photos de la Shoah qui l’ont durablement traumatisé, avant de le guider pas à pas, au fil de lectures à voix haute, dans l’enfer que les hommes peuvent infliger à d’autres hommes. Pourquoi cette éducation à l’horreur? On le saura à la fin du roman. C’est en contrepoint, comme en antidote, que Grand frère s’est attaché à lui transmettre les outils pour une vie en quête de beauté et de vérité. «Tu travailleras, tu prieras, tu mèneras la vie parfaite et quand à force de pratique tu auras tiré de toi un peu d’humanité, je serai à tes côtés dans des parfums de sel et de pins maritimes. Je dirai ‘Viens, ami, marchons dans le verger. Allons nommer les arbres’.»

Le livre s’ouvre par ces paroles aux accents quasi bibliques, définissant d’emblée une relation de maître à disciple qui s’avère plutôt exclusive: leur univers ne s’ouvre qu’à Gabriel, le voisin informaticien adepte de films pornos, et à deux jumelles aveugles qui ont initié le jeune homme aux caresses. Celui-ci se retrouve donc dans un désarroi absolu face au coma de Grand frère. C’est pour recréer un lien et conjurer la perte qu’il se fait Shéhérazade, lançant chaque soir son récit comme une bouteille à la mer, sans savoir si elle sera reçue par le vieil homme. En revanche, autour de son corps déserté se forme une petite communauté, autant de solitudes réunies par le rituel de la lecture – puis de la musique – qui tient à distance la mort et le silence.

TROUBLANTES ALLEGORIES

Ce pouvoir magique prêté au récit est au cœur du conte inventé par le narrateur: à la recherche du remède pour sa femme, le vagabond se perd de nuit dans une forêt hostile et rencontre trois personnages étranges, Faux, Léger et Hâtif. Peau noire et pupilles blanches, petits, imprévisibles et cruels, ils sont l’incarnation des adjectifs de leurs patronymes. Thomas Bouvier imagine une ville qui tire ses revenus de l’utilisation des mots: plus ils sont prononcés ou pensés, plus ils s’enrichissent, dans un système bien rodé dirigé depuis une Tour illuminée fichée au centre de la cité. Dans ses faubourgs vivent les Originaux, dont les plus fortunés (Trahison, Manipulation et Dissimulation) habitent des palais de pierres précieuses.

Le vagabond découvre, naïf, un univers aussi fascinant qu’inquiétant: orgies insolites, bals de fantômes, agents secrets qui tuent des enfants espions, cachots humides, loup qui parle et vole... Dans ce monde enchanté, c’est la magie littérale des mots qui triomphera de la mort.

DOUBLE ELAN

Par cette mise en abyme de l’acte de raconter, Thomas Bouvier suggère que le verbe et la liberté de la pensée ont le pouvoir d’ouvrir à une autre dimension cette fragile humanité, dépendante de la réalité frustrante d’un corps et d’un contexte donné. C’est l’expérience qu’il propose, au travers d’un roman fleuve porté par une langue riche, poétique et sensuelle, attentive aux sonorités du langage et aux mille détails du monde.

Le Livre du visage aimé aurait cependant gagné à une plus grande densité. Ainsi, les visites du narrateur à l’hôpital reviennent par exemple comme des refrains, répétant inlassablement les mêmes motifs: on a parfois le sentiment de tourner en rond, à l’image de ces poissons dans l’aquarium de la cafétéria à l’hôpital. Peut-être est-ce dû au fait que ce personnage peine à prendre une réelle existence. Serait-ce que sa «vie parfaite» laisse peu d’espace à l’inattendu, à la rencontre, à l’Autre enfin, paradoxalement – hormis à travers l’art? Il est avant tout une voix qui donne sa vision du monde, oppose une certaine sagesse à la violence des hommes et à la vacuité d’un monde matérialiste, figuré ici notamment par ses remarques sur les manchettes racoleuses des journaux.

A ces passages récurrents, on préférera les scènes merveilleuses du vagabond volant au-dessus des cimes et les errances fulgurantes de l’homme qui écrit à Dona dans sa solitude habitée. Ces huit lettres, disséminées au fil du roman sans rapport apparent avec les deux récits parallèles, semblent la source à laquelle puise la voix poétique. Et résonnent comme un chant qui dit avec émotion l’amour et le double élan vers la mort et vers le ciel.

 

Thomas Bouvier, Le Livre du visage aimé, Ed. Zoé, 2012, 523 pp.

www.thomasbouvier.ch

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