C’est un mélange saisissant de douceur et de violence, de poésie et d’étrangeté, de lenteur et d’intensité, qui se déploie dans le dernier roman d’Anne Brécart. Dans La Lenteur de l’aube, l’auteure genevoise joue en virtuose d’une musique tendue entre ces tonalités, qui fait aussi la part belle aux silences, pour raconter une histoire de deuils et de transformation traversée par les fantômes. Ce quatrième livre tisse des thèmes qui sembleront familiers aux lecteurs d’Angle mort (Ed. Zoé, 2002) ou du Monde d’Archibald (ibid, 2009), comme si les textes étaient travaillés à leur insu par un jeu subtil d’échos et de glissements: on y retrouve le surgissement des souvenirs et des lieux du passé, les rapports de force non formulés qui se jouent au sein des familles, le désir, l’absence, la mort, la présence sensuelle de la nature aussi, et une exploration sensible de l’intime.

FAILLE TEMPORELLE

Ici la trame est dense et tenue, l’enjeu profond, tandis que la langue à la fois précise et elliptique joue souvent dans le registre de la synesthésie: la poésie qui émane de ces pages vibre comme l’été caniculaire du début du roman, comme les silences habités qui s’ouvrent soudain et s’étirent, comme l’air qui palpite de présences invisibles dans la chambre de la mère malade. Car La Lenteur de l’aube, c’est le temps qu’il faut à la narratrice pour une nouvelle naissance, un passage: ce sont ces quelques mois pendant lesquels elle se prépare à devenir orpheline.

Le livre débute alors qu’elle arrive à Genève: Hanna a répondu à l’appel de sa mère âgée, qui lui a envoyé une lettre alarmante où elle se plaint des courtiers qui veulent acheter sa maison, de visiteuses en noir et d’insectes qui montent de la cave. Hanna a donc réservé au plus vite un vol depuis le New Jersey, où elle réside avec sa famille – cadre rassurant qui restera en arrière-plan. Sa mère ne souhaitant finalement pas la voir tout de suite, elle s’installe pendant quelques jours, sans rien lui dire, à la pension de la Cloche où elles avaient vécu il y a trente ans.

Dans cette vacance entre son arrivée et leurs retrouvailles, alors que la ville tremble sous la chaleur de juillet, elle sera confrontée aux fantômes de son passé qui surgissent sans crier gare – relations inachevées, amours restées en suspens et parfois oubliées. Derrière chaque visage se profile celui de sa mère, réalisera Hanna: c’est une enquête sur elle-même qu’elle mène sans le savoir encore, un questionnement sur l’amour et l’absence qui prend la forme d’un dialogue avec ces figures rencontrés dans une sorte de faille temporelle, espace ouvert entre le monde des morts et celui des vivants.

RENCONTRES AVEC LE PASSE

Jalons sur le chemin de la perte et d’une nouvelle identité, ces rencontres s’enchaînent comme autant de petites nouvelles, progressant jusqu’à un point d’équilibre où le passé rejoindra le présent. Anne Brécart les déroule selon une logique proche du rêve, par échos et associations; son écriture attentive aux sensations esquisse un univers où mondes intérieur et extérieur semblent perméables, reliés, où la perception du réel est teintée par les images fantasmées et filtrée par l’existence intense, intuitive et sensuelle, du corps.

Il y a d’abord Alma, qui survient alors qu’Hanna s’est assoupie sur un banc: c’est l’amie d’adolescence, mystérieuse et complice, entourée de silence, Alma au regard d’oiseau qui assume son désir, assoiffée de liberté et de plaisir. En même temps que leur amitié et une violente nostalgie, Hanna a le sentiment de se retrouver elle-même, entière, «comme une guérison, un miracle», dans un sentiment fulgurant d’harmonie avec ce qui l’entoure: «La campagne autour de moi sentait la paille et l’avoine comme le corps d’un cheval frémissant. J’étais un moucheron sur ce corps immense qui galopait à travers l’univers; j’étais là sans douter une seule seconde de mon bon droit de me promener sur cette bête chaude lancée au milieu des étoiles.»

Il y aura aussi le souvenir de Karim, l’amour d’un été, et de son silence «meuble comme de la bonne terre». Ce sera ensuite la confrontation avec Marika, pour laquelle elle avait posé et qui ne la reconnaît plus. L’évocation d’Ingrid, croisée dans un cabinet de curiosités, fait remonter à la surface l’image de ses frères et sœurs morts avant leur naissance, et leurs doux chuchotements. Il y a enfin cet étrange homme en noir rencontré dans l’immeuble où elle a vécu, et qui la relie au présent.

«INTENSITE NUE ET TRAGIQUE»

Aux deux tiers du récit, Hanna rejoint donc la maison de sa mère, lieu chargé de l’esprit de la vieille dame où les objets mêmes semblent animés d’une vie propre, où elle se retrouve petite fille face à cette femme admirée qu’elle déçoit souvent. Anne Brécart décrit «l’intensité nue et tragique» qui habite la narratrice, pendant ces derniers mois où il s’agira à la fois de rencontrer enfin sa mère et d’apprendre à la quitter.

Dans son mouvement vers l’effacement, celle-ci s’avère proche comme jamais, toutes barrières abaissées, et la confiance nouvelle qui se noue entre les deux femmes se passe de mots. La mère sombre dans une logorrhée incompréhensible qui pourtant sonne juste et l’habille somptueusement, douce consolation d’une langue inconnue, berceuse vers le grand sommeil; quant au silence de la chambre, il résonne avec une acuité et une puissance presque fabuleuses, traversé d’«étranges froissements», Hanna se retrouvant «sous le charme de sa présence à elle qui semblait faire venir d’autres présences de très loin». Pour finir, ce sera l’infirmier aux gestes sûrs qui lui rendra supportable l’idée de la mort, lui qui «modèle avec patience les contours de l’orpheline» qu’elle est en train de devenir. Et d’osciller «entre ces deux chambres, ces deux silences blancs», celui de l’amant et celui de la mère, dans un balancement qui la trouvera prête quand sa mère s’éteint.

C’est donc un livre sur l’absence, sur tout ce qui n’est pas advenu et n’a pas été dit, que signe Anne Brécart avec La Lenteur de l’aube. Entrelaçant un réseau de sens et d’échos, elle dit magnifiquement le trajet du deuil, le silence lié à tout amour, la force dramatique du passage et la paix possible.

 

Anne Brécart, La Lenteur de l’aube, Ed. Zoé, 2012, 169 pp.

http://www.lecourrier.ch/99607/apprivoiser_le_silence