Alex Capus est adoré par le public et la critique en Suisse alémanique, ses romans sont traduits dans une quinzaine de langues, mais seul trois sont accessibles en français: Un Avant-goût de printemps (Autrement, 2007), Le Roi d’Olten, chroniques à l’humour délicieux parues l’an dernier chez Bernard Campiche, et Léon et Louise, qui vient de sortir aux éditions françaises Actes Sud. Ce roman d’amour s’est vendu à plus de 400 000 exemplaires dans ses versions allemande et anglaise.

Pas étonnant: on ne peut que suivre le critique Daniel Rothenbühler quand il qualifie Alex Capus de «conteur jouissif». Son talent de narrateur, un ton à la fois dôle et tendre, nostalgique et acidulé, confèrent à ce tableau du siècle les couleurs sépias d’une vieille photo. C’est que l’auteur y mêle mémoire familiale et roman historique, en réinventant la vie de son grand-père sur plus de quarante ans à travers une histoire d’amour secrète qui traversa deux guerres.

Né en 1961 en Basse-Normandie, fils d’un psychologue parisien et d’une institutrice suisse, Alex Capus vit ses premières années à Paris dans l’appartement de son grand-père, collaborateur scientifique à la police judiciaire au Quai des Orfèvres, avant de gagner la Suisse avec sa mère – Olten, déjà. C’est ce grand-père qui inspire le personnage de Léon Le Gall, protagoniste de Léon et Louise. Le roman s’ouvre avec son enterrement, raconté par son petit-fils: une scène jubilatoire, où le narrateur décrit d’abord la famille alignée sur les bancs d’église, constituée surtout de garçons – tous époux tranquilles et fidèles aux goûts simples, dont la seule manie consiste à fréquenter les marchés aux puces pour dénicher des objets bizarres. Soudain, un pas brise le silence des travées: une petite femme se dirige vers le cercueil, embrasse le front du défunt, fait sonner une vieille sonnette de vélo, la dépose dans le cercueil, regarde chaque membre de la famille et sourit triomphalement avant de sortir de l’église.

AMOURS CONTRASTEES

A partir de là, le narrateur retrace la rencontre à vélo entre Léon et Louise lors de la Première Guerre mondiale, leur amour naissant interrompu par une bombe, chacun croyant l’autre mort, leurs retrouvailles dix ans plus tard à Paris alors que Léon est marié et père. Pas question pour lui de quitter sa femme et de changer de vie: en bon Le Gall, il est un époux sérieux qui fait ce qu’il doit faire. Ils décident de ne pas se revoir. Léon travaille au Quai des Orfèvres, Louise à la Banque de France. Eclate la Seconde Guerre mondiale. Alex Capus raconte l’action du préfet pour cacher les archives françaises sur l’immigration avant l’arrivée des Allemands, l’Occupation de Paris, l’opération de sauvetage de l’or de la République... Autant d’événements que Léon et Louise vivent de l’intérieur, tentant de protéger leur quotidien précaire des remous de l’Histoire.

ELOGE DU REEL

Envoyée en Afrique avec l’or de la République afin d’y attendre la fin du conflit, Louise écrira à Léon, comme si la distance l’autorisait à briser le silence. «L’amour, quelle prétention, quand même, non? Surtout quand il dure depuis un quart de siècle.» Et d’avouer une vie heureuse, même s’«il n’y a que toi qui m’aies plu. Comprends-tu cela? Moi non.» Qu’aurait été leur relation si elle avait pu être vécue?

Rien de pathétique, dans cette histoire d’amour contrariée par la guerre et qui dure toute une vie. On est loin du vaudeville ou des clichés de la passion tragique et adultère. Pas de regrets, aucune vie gâchée. Alex Capus montre au contraire le chemin vers l’apaisement des trois protagonistes. Car cet amour irréel et puissant, qui plane au-dessus du quotidien, n’entrera jamais en concurrence avec la réalité du couple de Léon. Il «s’était habitué depuis longtemps à avoir deux femmes – l’une à ses côtés, l’autre dans sa tête». Elles coexistent, tout comme les différentes facettes de sa femme Yvonne – la diva jalouse, la femme au foyer inquiète, la lionne qui nourrit sa famille. Et pour celle-ci, «même s’il arrivait qu’il étreigne une autre femme en rêve – la force des faits était de son côté à elle». En effet, «l’unique chose importante, c’était la réalité», qui se construit au fil du temps et cimente leur couple. Ainsi, lorsque Louise et Léon se retrouvent au soir de leur existence, tous trois sont en paix: il ne peut pas y avoir de seconde vie, de nouveau départ, mais simplement la continuation de celle-ci.

Il se dégage au final de Léon et Louise un sentiment de tendresse, de confiance joyeuse et sereine; une sorte de sagesse du réel qu’Alex Capus formule avec une grande finesse.

 

Alex Capus, Léon et Louise, trad. de l’allemand par Emanuel Güntzburger, Ed. Actes Sud, 2012, 313 pp.

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