Une fable de miel et de sang

SLOBODAN DESPOT Le directeur des Editions Xenia signe un premier roman humaniste qui dénonce la folie de la guerre. Mais laisse toutefois planer certaines zones d’ombre.

 

Comment concilier Le Miel et la figure publique de son auteur? D’un côté, une fable anti-guerre avec pour toile de fond la reprise de la Krajina par les forces croates en août 1995, un premier roman sensible éclairé par le personnage d’un vieil apiculteur qui a pris ses distances avec la folie des hommes. De l’autre, Slobodan Despot, fondateur des Editions Xenia, ex-mari de l’UDC Fabienne Despot, ami et porte-­parole du conseiller d’Etat valaisan UDC Oskar Freysinger – lequel, détail... piquant, vient de publier L’Essaim, sur un tout autre sujet cependant, et dépourvu des qualités littéraires du Miel.

D’origine serbo-croate, venu en Suisse avec ses parents en 1973, Slobodan Despot s’est distingué par ses positions nationalistes serbes pendant la guerre en ex-Yougoslavie, aux côtés de Vladimir Dimitrijevic, directeur des Editions de L’Age d’Homme. Despot se définit aujourd’hui comme un libertarien et se dit hors parti, contre le «politiquement correct» et pour une liberté d’expression totale – credo qu’il met en œuvre au sein de Xenia, publiant aussi bien le théoricien d’extrême droite Renaud Camus que des textes littéraires, des enquêtes dans les coulisses de la pharma ou sur les clandestins échoués en Europe, ou encore le manifeste de l’Américain Theodore Kaczynski, alias «Unabomber», penseur anti-industriel radical condamné à perpétuité pour des attentats meurtriers.

UNE HISTOIRE TRANSMISE

Au vu de ce bref portrait, pas facile de saisir d’où parle l’auteur de cet étonnant roman, qui ouvre sur la tolérance et véhicule des valeurs apaisantes en filant la métaphore du miel. L’histoire lui en a été contée par une herboriste consultée pour des problèmes de santé, a confié Slobodan Despot. C’est aussi le cas du narrateur du Miel, venu voir Vera qui dissipe son mal «en six jours de diète et de conversations emplies d’une joie rentrée». Elle lui raconte comment elle a rencontré Vesko le Teigneux, en panne de voiture sur le bord de la route, qui menaçait violemment son père: pour protéger la vie du vieux, elle donne tout son argent. Geste récompensé des mois plus tard par un bidon de miel, nectar nécessaire à son art, et par l’histoire de Vesko qu’elle transmet à son tour au narrateur.

Homme en colère, Vesko a passé la guerre à Belgrade et n’a pas combattu. Une position difficile – qui est aussi celle de Despot, en Suisse pendant le conflit –, d’autant que son frère Dušan a rejoint l’armée de la République serbe de Krajina dès le début de la guerre civile en 1991. «Il se distingua suffisamment par sa bravoure pour figurer sur la liste des criminels de guerre dressée par le camp d’en face.» Aussi, quand l’opération «Tempête» éradique l’éphémère république en août 1995, c’est un Dušan humilié qui débarque à Belgrade avec femme et enfants. Les deux frères réalisent alors qu’ils ont oublié leur père dans la zone évacuée, et Vesko part à sa recherche. Malgré un laissez-passer des Nations unies, il traverse la peur au ventre le pays fracturé, imagine le pire quand il tombe sur des soldats croates – avant de se retrouver face au commandant du camp, un ancien collègue... L’auteur décrit la Krajina dévastée, devenue étrangère, le village désert aux maisons calcinées, et épingle au passage les médias occidentaux: «ces scènes qui, filmées du côté serbe, auraient servi de preuves de génocide», ont été présentées comme «les conséquences inévitables» d’une guerre de libération.

LE MIEL COMME METAPHORE

Vesko retrouve enfin son père Nikola, instituteur à la retraite qui vit en solitaire dans une cabane au-dessus du village, entouré de ses ruches. Il acceptera de partir avec son fils... et ses bidons de miel, qui les aideront à passer des frontières réelles et symboliques. Métaphore de la douceur, du lien, le miel reflète la manière d’être du vieil homme, dont l’amour et la sérénité abolissent les obstacles tandis que la colère de Vesko complique tout. Le miel, c’est aussi le fruit d’un travail commun, l’intelligence collective, l’image d’un monde égalitaire et généreux, le garant de l’existence humaine.

Slobodan Despot place donc son roman sous le signe de cette sagesse incarnée par Nikola, qui regarde la guerre à distance. «Contre qui prendre parti, sinon contre les mensonges...» C’est qu’il a déjà vécu la violence du régime oustachi, instauré sous le patronage d’Hitler et Mussolini, lors duquel Croates catholiques exterminèrent Serbes orthodoxes, juifs et Tsiganes (notons que la famille de Slobodan Despot, originaire de la Krajina, a dû fuir les persécutions oustachies). Reclus dans son exil silencieux, Nikola ne hait ni ne juge personne, mais porte sur le monde un regard compassionnel qui résonne sans doute avec la foi orthodoxe affirmée de l’auteur.

UN RECIT QUI TUE OU QUI GUERIT

Reste que cet éloge de la bienveillance et du pardon a pour contexte une réalité historique précise. En ne relatant que le point de vue serbe – choix littéraire tout à fait valable –, l’auteur laisse dans l’ombre un pan du réel qui mérite aussi d’être rappelé. Ainsi, Slobodan Despot évoque le nettoyage ethnique du régime oustachi mais pas celui élaboré plus tard par le président serbe Radovan Karadzic. Il situe son intrigue pendant la reprise de la Krajina par les Croates, mais ne dit pas qu’elle a lieu un mois à peine après le massacre de Srebrenica, lors duquel les Serbes tuèrent quelque 8400 musulmans bosniaques. Une précision qui aurait pourtant accentué encore sa dénonciation de la folie guerrière. Ce hors champ révèle-t-il la position de l’auteur, derrière la fable humaniste?

Les deux frères de son récit n’apparaissent pourtant pas particulièrement sympathiques ni héroïques, mais surgissent avec leurs failles et leurs lâchetés. Et c’est bien Nikola, figure inspirante du récit, qui touche le narrateur, tandis que la fin du Miel pose la question de la responsabilité et de la nécessité d’aider l’autre. «Chacun de nos gestes compte», telle est la leçon de Vera, qui parle «à mots légers et rares, comme déposés sur une coquille d’œuf». C’est aussi cette délicatesse et cette tendresse qui guérissent le narrateur. «La réalité change en fonction du regard que nous posons sur elle», réalise-t-il. Ce regard «a le pouvoir de guérir les maladies, d’apaiser la folie et de juguler la rage lorsqu’il émane d’un être en paix avec lui-même».

Ainsi, ce récit l’a transformé: il «a changé mes vues sur la politique, l’identité, la morale et l’histoire», dit-il. Et d’évoquer la découverte d’une «sagesse sans patrie ni chapelle», exprimée par le père de Foucauld: «Nous faisons plus de bien par ce que nous sommes que par ce que nous faisons.» Alors, qui est le vrai Slobodan Despot? C’est la question que lui a posé le journaliste Emmanuel Kherad sur France Culture. La réponse a fusé: «Je pense qu’il est dans le roman.»

 

Slobodan Despot, Le Miel, Ed. Gallimard, 2014, 127 pp.

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