Utopies et tragédies

«ET NE RESTE QUE DES CENDRES» A travers la trajectoire d’Ülkü, flamboyante amoureuse et révolutionnaire dans la Turquie des années 1970, Oya Baydar brosse le portrait d’une génération qui échoua à changer le monde.

C’est l’histoire d’un grand amour. Celle, aussi, d’une jeunesse qui voulait conquérir le monde et croyait pouvoir mettre fin pour toujours aux inégalités, aux dictatures, à l’arbitraire. C’est encore le roman d’une défaite, individuelle et collective: là où brûlaient les flammes vives de la révolution et le feu de la passion, il «ne reste que des cendres», comme le dit son titre. Comment s’est peu à peu éteinte la foi de ces années incandescentes? Quel sens donner à sa vie une fois que l’utopie l’a désertée? Ample et ambitieux, Et ne reste que des cendres parcourt les quarante dernières années de l’histoire turque à travers une palette de personnages marquants, entremêlant les questionnements politiques et existentiels pour raconter l’échec d’une génération orpheline de ses idéaux – et pas seulement en Turquie. Des années 1970 à aujourd’hui, suivant la trajectoire d’Ülkü, étudiante et militante d’extrême gauche à Istanbul, exilée à Moscou puis journaliste à Paris, Oya Baydar tisse avec brio les époques et les points de vue pour dire la lutte, l’espoir et le désenchantement.

MEURTRE, AMOUR ET POLITIQUE
Ses six romans en ont fait l’une des voix qui comptent de la littérature turque contemporaine, elle-même prise dans les tourbillons politiques et sociaux de l’histoire récente de son pays. Née en 1940 à Istanbul, diplômée en sociologie, Oya Baydar a publié son premier roman à l’âge de 17 ans avant de s’engager en politique sous les couleurs marxistes. Elle est arrêtée en 1971 pour son opposition au coup d’Etat militaire et emprisonnée pendant deux ans, avant de s’exiler à Francfort. Ce n’est qu’en 1991 qu’elle regagne la Turquie et renoue avec la littérature. Elle qui a vécu dans sa chair l’engagement et ses désillusions traduit cette expérience dans des récits qui allient enjeux politiques et finesse psychologique – Parole perdue (Phébus, 2010), son premier roman traduit en français, explorait à la fois la question kurde et les liens de transmission entre parents et enfants.
Et ne reste que des cendres est dominé par la figure courageuse et libre d’Ülkü Öztürk, dont l’amour éperdu pour Arin Murat et l’engagement pour un monde plus juste forment le fil rouge du récit. Celui-ci s’ouvre dans les années 2000 à Paris, où Ülkü en exil est journaliste à la rubrique internationale d’un quotidien. Elle doit identifier un corps à la morgue: celui d’un diplomate turc assassiné d’une balle le soir précédent, et avec lequel elle avait dîné. Il s’agit d’Arin. Pourquoi cette entrevue, alors qu’ils ne s’étaient pas revus depuis des années? Et pourquoi ce meurtre? Entrelaçant passé et présent, Oya Baydar élabore par petites touches une vaste mosaïque où la trajectoire d’Ülkü éclaire l’histoire de l’extrême gauche turque des années 1970, de ses premières victoires à sa répression sanglante, en passant par les années d’exil politique et la chute du Mur qui signa l’effondrement de ses idéaux.
Fille d’enseignants, Ülkü étudiante donne des cours particuliers dans une riche famille liée à la noblesse ottomane. C’est là qu’elle rencontrera Arin, promis à une brillante carrière diplomatique – et à un mariage avec une femme de son rang – tandis qu’elle sympathise avec les mouvements révolutionnaires à l’université. Malgré la passion qui les lie pendant ces années d’études, la fière Ülkü sait que leur relation n’a pas d’avenir, les remous politiques accentuant encore l’écart entre leurs mondes. Entre manifestations, coups d’Etat militaire, prison et torture, elle découvrira la violence du pouvoir tandis qu’Arin gravit ses échelons. Lourde d’un secret bien gardé, c’est Ömer qu’elle épousera, l’un des leaders du mouvement qu’elle rejoindra plus tard en exil à Moscou, abandonnant son fils en Turquie.

LUTTE INFINIE
Oya Baydar brosse une fresque intime et historique qui résonne de voix multiples. Autour d’Ülkü, Ömer, Mehmet, Erim ou Fallin sont autant de figures attachantes, militants venus d’horizons divers, souvent tiraillés entre leurs valeurs, leurs buts et un contexte impitoyable; Cem, lui, traîne comme un poids la trahison de ses convictions de jeunesse, tandis qu’Arin prend tardivement conscience qu’on ne fraie pas les mains propres dans les plus hautes sphères de l’Etat... Convoquant aussi les poètes – les vers du grand Nâzim Hikmet, condamné pour communisme et mort en exil en 1963, scandent le récit –, Oya Baydar aborde les questions fondamentales de l’engagement, du sens à donner à sa vie, de la fidélité à ses valeurs, de la lutte et du pouvoir. Au final, c’est Ülkü qui s’en sort le mieux, elle qui reste en accord avec elle-même au-delà des deuils et de la solitude. «Malgré tant de décombres, malgré nos désillusions et notre défaite, notre utopisme n’était pas creux et insignifiant», affirme-t-elle face à un Ömer tremblant d’alcoolisme qui met enfin en doute «la raison que nous avons absolutisée». C’est que les hommes ont été attirés et brûlés par le pouvoir. Economique, politique ou sexuel, il est ici avant tout masculin – et inévitable. C’est pourtant lui qui détruit les idéaux, défait les amours comme les peuples.
Si la génération d’Ülkü a échoué, son combat pour un monde meilleur demeure sans âge. «Sans romantisme, comment être révolutionnaire!», réfléchit Mehmet dont le fils est parti rejoindre les séparatistes kurdes. «Même si nous ne parvenions pas au but, l’indicible plénitude de marcher sur ces routes nous suffisait.» Ne reste-t-il que des cendres, vraiment? Le combat n’en valait-il pas la peine? A travers ses personnages, Oya Baydar esquisse avec finesse des pistes de réponses qui s’avèrent multiples.


Oya Baydar, Et ne reste que des cendres, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, Ed. Phébus, 2015, 576 pp.

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